A 36 ans, Hapsatou Sy n’a pas perdu son temps et a déjà une vie riche de mille expériences. Entre 2005 et 2013, elle est à la tête d’Ethnicia, une franchise de salons de beauté multiculturels. Après plusieurs victoires et quelques échecs, elle ferme sa boîte en 2013 et se lance, dans la foulée, dans une nouvelle aventure entrepreneuriale en développant un showroom et des produits de beauté à son nom, une marque qu’elle espère aujourd’hui déployer à l’international.
Comment aborder tant de sujets en 30 minutes ? Impossible. La rencontrer offre au moins l’occasion de la questionner sur les différentes étapes émotionnelles et humaines corrélées à son aventure entrepreneuriale.

Hapsatou Sy a grandi à Chaville, dans les Hauts-de-Seine, entourée de ses sept frères et soeurs et de ses parents d’origine sénégalaise. En voyant ces derniers travailler dur, elle développe une envie d’indépendance. A 12 ans, elle mène sa vie et son petit business de quartier. En réalisant quelques menus travaux et services pour la maison de retraite hébergée dans sa tour HLM, elle gagne une petite indépendance financière, se paie ce dont elle a besoin, aide ses parents et gâte un peu ses frères et soeurs. Entreprenante, déjà.

Hapsatou, tu dis et répètes comme une sorte de mantra personnel et générationnel “Je suis l’entrepreneure de ma propre vie”. Tu peux nous expliquer cette philosophie ?

Quand on parle d’entrepreneuriat, on pense souvent qu’il s’agit juste de monter un business, mais c’est d’abord, et surtout, initier un projet qui va modifier sa vie. Un entrepreneur qui ne veut pas changer le monde, ou au moins le sien, ce n’est pas un entrepreneur !
J’ai grandi dans un environnement où on m’a beaucoup répété que ce que je voulais était impossible, hors de portée. Mais moi, je pense que l’impossible n’existe pas. La clé c’est de ne pas subir et de décider de ce dont sa vie doit être faite quelques soient les diktats que la société tente d’imposer. Que tu sois noir ou blanc, un homme ou une femme, que tu viennes de tel ou tel endroit, tu peux faire ce que tu veux ! Le fait que je sois noire et que je sois une femme par exemple ne doit pas être un combat car cela fait partie de moi. On a tous de la force à puiser dans son parcours, son histoire et son ADN. Mais c’est un choix d’en faire des forces et non des obstacles.

Un entrepreneur qui ne veut pas changer le monde, ou au moins le sien, ce n’est pas un entrepreneur !

Hapsatou obtient son BEP, un Bac pro Secrétariat puis un BTS Commerce International. Lors de ce BTS, passé en alternance, elle part en stage à New-York dans une société d’importation de mode française aux Etats-Unis. C’est en évoluant dans cette ville qu’elle a le déclic et comprend qu’elle va monter sa boîte, comme une américaine : avec culot et détermination. Rentrée en France, et après un court passage à la Société Générale, elle est embauchée par la société dans laquelle elle avait fait son BTS en alternance, Econocom. Embauchée, bien payée, en sécurité…mais pas challengée, Hapsatou quitte le groupe au bout d’un an pour, enfin, se lancer.

A ton retour des Etats-Unis, pourquoi avoir attendu un an avant de te lancer ?

A New-York, je voyais des salons de beauté multiculturels sur trois étages avec concept-store, salles de sport…et j’ai réalisé que c’était un endroit comme ça que je voulais ouvrir mais que je n’étais pas tout à fait prête. Je ne voulais pas être inconsciente et tout lâcher du jour au lendemain. Je devais réfléchir mon projet et mettre des sous de côté avant de tout quitter, mais je savais que cette petite routine confortable ne suffisait pas et ne pouvait pas durer. Je voulais me mettre en danger, avoir peur et vivre un truc fou car j’ai toujours eu envie de monter ma boîte pour ressentir l’adrénaline qui est propre à la réalisation de soi et de son projet.

Il faut désormais passer de l’idée à l’action. Pendant un an Hapsatou réfléchit son concept, monte un business plan, va à la rencontre des parisiennes dans la rue pour récolter des avis sur sa future marque, cherche des financements et un local pour installer son salon. Avec 30 000 euros – fruit de ses économies et de celles d’un ami – et avec beaucoup de détermination ; ce qu’elle appelle “l’art de la projection et de la concrétisation” ; elle lance sa marque Ethnicia en 2005.

Quelles ont été les différentes étapes de ce lancement ?

Il y en a eu plein ! Mais je dirais que le maître mot et le dénominateur commun à toutes mes actions ça a été le culot. J’ai passé mon temps à me répéter qu’il ne fallait avoir peur de rien car un “non” ne tue personne. Et heureusement, car on m’a beaucoup dit “non” ! Trouver des banques a été une vraie galère, il fallait toujours plus de garanties et je n’en avais pas. Beaucoup de banques et de propriétaires ont refusé de me suivre mais pour immatriculer la boîte il fallait que je signe un bail et pour signer un bail il fallait que j’ai des sous !
Quand j’ai enfin réussi à convaincre un bailleur pour un local rue de Turbigo dans le 3e arrondissement de Paris, le jour de la signature, alors que mon rêve allait devenir réalité et que j’avais négocié avec eux pendant des semaines, j’ai reculé et je n’ai pas signé ! Je suis encore aujourd’hui incapable d’expliquer pourquoi. C’était de l’ordre de l’instinct, de l’intuition, une petite voix tellement insistante dans ma tête que je n’ai pas pu ignorer.
Après ça, je me suis tout de suite remis en quête d’un local et j’en ai trouvé un sur l’Ile Saint Louis. Le bailleur a décidé de me faire confiance et j’ai enfin pu m’installer. Ce n’était certainement pas le meilleur spot pour commencer, car c’est un quartier très peu multiculturel, mais malgré cette erreur je garde un souvenir magique de mon installation. Lorsque j’ai enfin obtenu les clés, je suis descendu dans mon local pour la première fois et je me suis allongée sur le sol et je me suis dit : “ Ça y est, c’est à moi tout ça !” C’était une grande victoire mais ça ne faisait que commencer car il fallait ensuite meubler, décorer, et acheter des produits… J’ai négocié chaque achat, chaque facture, car il ne me restait que 11 000 euros pour tout faire et ouvrir le salon !

Un “non” ne tue personne. Et heureusement, car on m’a beaucoup dit “non” !

Le premier salon ouvre enfin ses portes mais il est vide. Sans argent à investir dans de la publicité, Hapsatou organise un beau coup de com’ à La Suite – le club parisien de Cathy Guetta – en débarquant un soir avec 50 copines portant des tee-shirts brandés Ethnicia. Elle attire l’intérêt des clubbers et des médias. L’opération a fonctionné, son salon est plein et Hapsatou recrute. Mais assaillie par les charges et les responsabilités que représente la croissance d’une entreprise dans laquelle on est seule à bord, Hapsatou se bat sur tous les fronts. Absente des salons, le bateau prend l’eau.

Comment expliques-tu ces difficultés ?

C’était ma première boîte, je me retrouvais avec une structure qui grandissait vite, avec des salons saturés et j’étais dans une sorte d’engrenage car ça demandait une gestion folle. J’étais au four et au moulin. Il fallait que je sois dans le business, que j’accueille mes clients, que je manage mes équipes, que je sois à la recherche de fonds, de partenaires, de stocks et de clients, que j’aille aux impôts, que je paie mon URSSAF… J’étais tellement partout que finalement je n’étais nul part et je ne faisais pas bien mon job. J’avais installé, inconsciemment, un climat de laxisme et de “cool attitude” qui avait fait disparaître toutes les règles. Mes employées arrivaient en retard ou ne venaient tout simplement pas assurer les prestations ! Et cela impactait la satisfaction de mes clients et donc l’avenir de ma boîte. Alors j’ai été radicale et j’ai viré tout le monde en une semaine.
J’ai été mal entourée. Enfin non, je me suis mal entourée, ce qui est très différent. C’est ma responsabilité car on ne peut pas être le capitaine un jour et absente du navire le lendemain. Tout ce qui se passait dans cette boîte, que j’avais tant voulue et que j’avais créée, était de ma responsabilité et je ne pouvais pas le nier.

C’était ma première boîte, je me retrouvais avec une structure qui grandissait vite, avec des salons saturés et j’étais dans une sorte d’engrenage car ça demandait une gestion folle.

Suite à ces licenciements, Hapsatou est convoquée plusieurs fois aux Prud’hommes. Elle perd aussi plusieurs millions d’euros dans l’aventure des franchises solidaires – des franchises qu’elle avait lancées pour aider d’autres femmes à devenir entrepreneurs – , est convoquée au Tribunal de Commerce de Paris et plus précisément à la Chambre des difficultés des entreprises….

Comment as-tu réagi face aux difficultés qui s’accumulaient ?

Ça faisait presque un an que je me battais en redressements judiciaires, rien n’était constructif et tout détruisait l’entreprise de l’intérieur. Et puis à ce moment là j’étais aussi un peu à la télévision, ça me mettait une pression supplémentaire car je devais aussi gérer la réputation de ma marque en permanence, la défendre, répondre aux messages nauséabonds sur les réseaux sociaux, reprendre certains articles qui racontaient n’importe quoi… C’était horrible, j’étais dépassée et saoulée alors j’ai lâché prise car les défis à relever étaient trop grands. Je me levais tous les matins uniquement avec des problèmes et plus aucun projet. Je m’étais beaucoup trop éloignée de mon rêve.
Un jour, je devais me garer pour aller à mon salon de l’Ile Saint Louis mais je ne me suis jamais garée. J’ai eu une absence de plus d’une heure et quand je suis revenue à moi, j’étais cinq kilomètres plus loin, place de la Concorde.
Alors, moi qui ai travaillé toute ma vie, ce jour là je suis rentrée chez moi, je me suis mise au lit et j’ai beaucoup pleuré. Mon père m’a appelée sans savoir ce qu’il s’était passé et quand je le lui ai raconté, il m’a dit : “Tu voulais me rendre fier ? C’est fait. Maintenant tu arrêtes, tu fermes les salons, tu en gardes un et tu reprends ta vie en mains, tu réapprends à vivre.” Ça a été un vrai déclic parce que ces signaux là, je ne pouvais plus les ignorer. Alors, à ce moment là, j’ai tout arrêté.

J’ai lâché prise car les défis à relever étaient trop grands. Je me levais tous les matins uniquement avec des problèmes et plus aucun projet.

Malgré un accompagnement bienveillant des représentants des différentes instances, Hapsatou ne parvient pas à sortir son entreprise des difficultés financières dans lesquelles elle s’est embourbée. Devant l’étendue des difficultés, elle demande le redressement judiciaire de son entreprise et, en septembre 2013, après neuf mois de combat, elle en demande la liquidation.

Comment t’es-tu sentie face à cet échec ?

C’était dur parce que j’étais au bout du rouleau, j’avais perdu 7 ou 8 kilos et j’étais vraiment épuisée par la longue bataille que je venais de livrer mais, en même temps, j’étais soulagée. Et ma thérapie a été de rebondir très vite, car rester seule à la maison à me morfondre, c’était impossible ! Un mois plus tard j’étais à nouveau en selle, à fond sur un nouveau projet. Ce qui m’a aussi aidée à rebondir c’est que je me suis toujours conditionnée à l’échec. Je n’ai jamais imaginé tout réussir car un entrepreneur est comme un sportif de haut niveau. Il se prépare tous les jours à la compétition mais il ne gagne pas à tous les coups. Et je suis sûre que l’un et l’autre apprennent beaucoup plus des défaites que des victoires. Lancer son business c’est comme sauter en parachute. Il y a la peur avant le saut, l’adrénaline pendant la chute libre, le parachute qui s’ouvre et te fait planer mais à la fin, il faut toujours atterrir et toucher le sol. Il faut donc bien préparer son atterrissage, ne pas se faire trop mal et se relever pour recommencer car l’échec fait partie intégrante de la vie.

Ma thérapie a été de rebondir très vite. Un mois plus tard j’étais à nouveau en selle, à fond sur un nouveau projet.

En octobre 2013, Hapsatou se (re)lance donc dans l’aventure entrepreneuriale en créant sa marque éponyme et revenir au plus proche de son rêve américain : détrôner l’Oréal et créer des produits de beauté plutôt que des salons. A 36 ans, et récemment devenue maman d’une petite fille, ses priorités sont ailleurs : profiter, ne pas s’éparpiller mais rêver toujours plus grand et déployer la marque à l’international.

Aujourd’hui, comment vas-tu et quel est ton quotidien ?

Personnellement, je partage ma vie entre le développement de la marque, le showroom et la télévision pour laquelle je travaille sur de nouveaux projets. Heureusement, je ne suis pas une grande dormeuse ! Je dors en moyenne 5 heures par nuit ce qui me laisse beaucoup de temps pour écrire, réfléchir, prendre soin de moi.
Pour la marque Hapsatou Sy, je me suis mieux structurée, entourée et établie dans ce nouveau business. Je suis dans quelque chose que j’ai totalement choisi. Je me sens pour la première fois de ma vie une femme totalement épanouie et accomplie car je suis libre d’initier les projets que je veux. J’ai cette liberté pour laquelle je me suis toujours battue et je m’éclate dans l’aventure que je mène avec une équipe qui croit autant au projet que moi. Je n’ai pas de pommes pourries, je n’ai que des intrapreneurs libres de proposer et de travailler sur de nouvelles idées pour développer la marque et la faire évoluer, pourquoi pas, à l’international, tout en restant fidèle à notre ADN et à mon rêve français auquel j’ai eu raison de croire. Quand Sylvain Tesson déclare : “La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer” (sur France Inter en mai 2017, ndlr), il a raison ! A nous de voir où sont les bonnes opportunités et de se les créer.

www.hapsatousy.com

*

Interview : Agathe Morelli
Photos : Marie Ouvrard
Illustration : Beaucrew