Florian Gravier a 36 ans et a grandi à Villiers-le-Bel. Arnaud Darut – Giard a 30 ans et a grandi à Saint-Germain-en-Laye. Ensemble ils ont créé en 2014 Flaneurz, la marque qui monte des baskets sur roulettes. En mai, ils ont ouvert un pop-up store à Paris pour présenter officiellement leur collection et en juin ils présenteront leur première collaboration : une affaire qui roule. 

Florian, à quel moment le roller est-il arrivé dans ta vie ?

J’ai commencé vers 4 ou 5 ans. Ensuite, je suis allé tous les week-end avec mes amis à la Défense, au Trocadéro, à Balard pour faire de la rampe…C’était à la fois ma passion, mon moyen de déplacement et une porte d’entrée pour Paris. Ado, j’aurais bien aimé faire de la compétition et peut-être même me professionnaliser, mais à 16 ans j’ai commencé à avoir des copines et j’avais autre chose à faire le week-end !

Si tu n’as pas fait de cette passion ton métier, que voulais-tu faire ?

Mes parents travaillaient tous les deux dans le théâtre subventionné en banlieue. Ils ont été metteurs en scène et comédiens, ma mère est photographe aussi. Naturellement, j’ai moi aussi voulu travailler dans la culture. J’ai fait un master de Conception de projets culturels puis j’ai commencé à travailler pour des salons d’art contemporain, notamment en Asie. Mais je me suis vite rendu compte que, pour préparer un événement, je passais beaucoup de temps dans un bureau à faire de l’administratif…C’était beaucoup moins fun que ce que j’imaginais ! Après cette expérience, je voulais vraiment trouver un travail qui me permette de voyager et, puisqu’avec la culture ça semblait compliqué, je me suis orienté vers la cuisine et j’ai passé un CAP à 25 ans. Avec mon diplôme, j’ai pu voyager pendant sept ou huit ans en bossant dans différentes cuisines. Ça a été une vie riche d’expériences. Mais à ce moment là, je ne faisais presque plus de roller.

 Ça te manquait ?

Oui, et à la moitié de cette grande période de voyages, lorsque j’étais à New-York, j’ai demandé à ma mère, qui venait me rendre visite, de me rapporter ma paire. Le roller c’était mon truc à moi et je voulais me démarquer dans cette ville immense. J’ai commencé à rouler partout et certaines personnes m’arrêtaient dans la rue pour me demander d’où venaient mes “sneakers on wheels” car ils voulaient les mêmes. C’est comme ça que j’ai commencé à faire quelques paires pour les autres. Je voulais me faire remarquer, j’ai réussi.

C’est à cette occasion que tu as fabriqué tes premières paires ?

Non je le faisais déjà en France quand j’étais jeune. Depuis que je suis petit, la tradition c’est de visser des roulettes sur nos baskets, tout le monde le faisait. Le but ce n’était pas d’avoir plusieurs paires mais de transformer une paire de baskets usée en y vissant des roulettes. La mode c’était ça, arriver à la Défense avec ton crew et tes baskets défoncées montées sur roulettes.

La mode c’était ça, arriver à la Défense avec ton crew et tes baskets défoncées montées sur roulettes.

Après ces huit années de voyages, tu es rentré en France. Pourquoi ?

Après New-York, j’ai passé les quatre dernières années de mon voyage à rouler partout et tout le temps. J’en ai fait en Jamaïque, à Trinidad, au Brésil, au Mexique…Pour découvrir une ville c’est super et pour créer du lien aussi. Mais en 2012, alors que j’habitais à Venise où j’étais serveur, je me suis dit : “C’est super d’avoir autant voyagé mais maintenant il va falloir faire quelque chose de tangible”, et j’ai réalisé que c’était ça que je devais faire : fabriquer des rollers avec des roulettes déclipsables.

Comment as-tu eu cette idée ?

L’idée de clipser des roulettes sur ses chaussures ce n’est pas mon idée, tout le monde l’a eue car avoir une deuxième paire de baskets dans son sac ce n’est pas hyper pratique, et se retrouver en chaussettes dans des magasins ou dans le métro quand tu croises des contrôleurs, c’est un peu galère ! Il y a une marque qui a concrétisé cette idée à la fin des années 1990 – début des années 2000, mais tu n’avais pas de choix et la paire était 100% rigide et ressemblait à des après-ski ! Ce n’était ni beau ni pratique. En fait, Flaneurz ce n’est pas une révolution ou une invention, c’est une évolution.

Flaneurz ce n’est pas une révolution ou une invention, c’est une évolution.

Comment as-tu fais pour que l’idée se concrétise en un véritable projet ?

Je suis parti en Suisse, car j’ai de la famille là-bas, pour travailler et mettre de l’argent de côté. J’étais maître d’hôtel dans des palaces et en travaillant jusqu’à 250 heures par mois j’ai réussi à mettre 15 000 euros de côté. Quand je suis rentré à Paris avec cette somme, j’ai fait une formation à l’ADIE (l’Association pour le Droit à l’Initiative Économique) pour élaborer un véritable business plan. Puis, je suis allé toquer aux portes des écoles de design et des cabinets d’ingénieurs pour trouver qui pouvait réaliser le système mécanique. Mais les cabinets de conception étaient trop chers et n’allaient pas vraiment m’inclure dans la création donc je me suis tourné vers les Juniors Entreprises (associations universitaires qui mettent en relation étudiants et professionnels autour de projets rémunérateurs et formateurs, ndlr) et notamment celle des Arts et Métiers. C’est comme ça que j’ai rencontré Arnaud qui travaillait pour la Junior et a voulu rejoindre le projet.

Et toi, quel est ton parcours Arnaud ?

J’ai grandi près de Saint-Germain-en-Laye, assez loin des tours de Villiers-le-Bel. Ma mère était professeur de dessin et mon père était ingénieur chez EDF/GDF. Enfant, je voulais être designer de meubles chez Ikea, un métier à cheval entre ces deux univers, le dessin et l’ingénierie. Pour ça, j’ai passé un bac Science et Technique Industrielle, puis j’ai fais un BTS Concept de produits industriels en alternance chez Peugeot-Citroën, et j’ai fini par un bachelor à Manchester. Quand je suis rentré en France, j’ai intégré les Arts et Métiers et, comme je voulais partir de chez mes parents et avoir mon appartement à Paris, je travaillais chez McDo après mes cours et aussi à la Junior. Ça me permettait de mettre des sous de côté et de travailler sur des projets sympas pour me démarquer et rencontrer des gens comme Florian.


Qu’est-ce qui t’a plu dans le projet de Florian ?

J’avais fait beaucoup de roller avec mes frères et soeurs quand j’étais jeune. Et puis j’avais fait mon stage de Troisième dans le magasin de rollers de Taïg Khris, un grand moment ! Au début, j’ai travaillé sur le projet de Florian sans trop y croire parce que c’était surtout une occasion pour moi de me faire une nouvelle expérience et de gagner un peu d’argent. Je n’arrivais pas encore à voir l’opportunité business derrière l’idée.

Au début, j’ai travaillé sur le projet de Florian sans trop y croire…Je n’arrivais pas à voir l’opportunité business derrière l’idée.

Quelles ont été les étapes de votre collaboration ?

Arnaud : Au départ, je faisais une mission de sept mois chez Guerlain donc je ne travaillais que le week-end sur le premier prototype. Après Guerlain et McDo, j’avais réussi à cumuler un an et demi de chômage et j’ai pu me mettre à temps-plein sur Flaneurz. J’ai alors commencé à me prendre au jeu et à y croire car je sentais aussi des signes très encourageants du marché. Beyonce avait fait un clip en rollers, Yves Saint Laurent avait aussi vendu une paire qui avait fait « sold-out » et une tendance commençait à se dessiner. On a “formalisé” notre collaboration à ce moment là, en écrivant ça sur un coin de cahier, entre nous. Puis on a créé la boîte en 2014 car il nous fallait un cadre juridique solide.

Florian : Quand Arnaud est sorti de la Junior Entreprise, le deal était aussi qu’il s’investisse plus et qu’il prenne un certain pourcentage dans l’affaire car sans lui, je ne pouvais pas y arriver. Je n’avais aucune idée de ce que c’était de passer d’une idée à un premier prototype et du prototype final à la commercialisation. Je croyais, un peu naïvement, que l’on pourrait vendre des paires dès le premier prototype ! En fait, il a fallu en faire six avant de se lancer réellement.

Je n’avais aucune idée de ce que c’était de passer d’une idée à un premier prototype et du prototype final à la commercialisation.

Comment vous êtes-vous répartis les rôles ?

Arnaud : Florian faisait à la fois le bureau d’études, le sourcing pour trouver des pièces et il allait voir les fournisseurs en France pendant que moi je faisais la conception.

Florian : J’apportais aussi mon expérience empirique de patineur, j’avais des idées en tant qu’utilisateur qu’Arnaud validait en me disant si c’était techniquement faisable ou non. On discutait de tout, tout le temps. Mais à un moment, on a arrêté de tout faire tous les deux car il fallait rationaliser les tâches pour avancer. Désormais, je m’occupe essentiellement de l’administratif, du financier et de la com’, et Arnaud est responsable de la conception des produits, de la production et du marketing. Maintenant, on travaille de notre côté et chaque soir on fait ensemble le bilan de la journée.

Comment avez-vous conçu les premiers prototypes ?

Florian : En novembre 2014, on “squattait” l’incubateur des Arts et Métiers. Arnaud n’était plus étudiant mais on avait encore les clés. Grâce à ça, on profitait de l’atelier de prototypage et de toutes les machines. Au bout d’un moment, ils nous ont proposé d’intégrer l’incubateur de manière officielle.

Arnaud : Avec le deuxième prototype on a fait une étude de marché auprès des « fashion addict » dans des conventions de sneakers, auprès des pratiquants de rollers et en allant voir les magasins qui pourraient commercialiser notre produit.

Florian : Toutes les premières paires sont à ma taille car je voulais faire tous les “crash tests”. Le premier prototype, je l’ai attendu pendant deux ans et quand on l’a reçu Arnaud m’a dit : “Vas y, casse le. Il faut que l’on voit où sont les failles.” J’étais traumatisé ! Ensuite, j’ai dormi avec dès la première nuit : la paire était à côté de mon lit et dès que j’ouvrais les yeux, je la voyais ! C’était une paire de Jordan 10 avec une semelle de Air Force. Elle nous a coûté quelques milliers d’euros.

J’ai dormi avec le premier prototype : la paire était à côté de mon lit et dès que j’ouvrais les yeux, je la voyais ! C’était une paire de Jordan 10 avec une semelle de Air Force.

Financièrement, ça se passait comment ?

Florian : Tous les trois ou quatre mois je retournais en Suisse travailler dans la restauration et mettre des sous de côté pour Flaneurz, là-bas ils ont le Smic le plus élevé d’Europe !

Arnaud : Moi, j’ai investi ma prime de départ de chez Guerlain, c’était très symbolique.

Florian : Après avoir lancé la boîte en 2014, on a aussi commencé à avoir des prêts d’honneur donc on a rentré un peu d’argent et on a pu lancer quelques opérations de communication.

                                             

Arnaud : À ce moment là, on a aussi assisté à une conférence où se trouvait la personne en charge du lancement de Kickstarter en France. On est allés lui parler à la sortie des toilettes pour le convaincre de nous promouvoir dès  le lancement de la plateforme en France. Ça a marché et grâce à ça on a eu une énorme visibilité en étant l’un des premiers projets soutenus par le site. Le jour du lancement, on a atteint notre objectif de 30 000 euros en huit heures…! Au total, on a réuni 100 000 euros en un mois, c’était dingue.

Sur Kickstarter, on a atteint notre objectif de 30 000 euros en huit heures…Au total, on a réuni 100 000 euros en un mois, c’était dingue.

Quelles ont été les retombées suite au Kickstarter ?

Arnaud : On a eu 280 paires en pré-commande mais on n’avait pas encore un produit industrialisable. On pensait pouvoir livrer quelques mois plus tard, à l’automne 2015, mais en fait on a livré entre juin et août 2016 ! Tout simplement, on avait vendu des produits que l’on n’avait pas car on n’avait pas du tout anticipé le fait qu’il y avait différents modèles, différentes pointures et qu’il fallait professionnaliser la production. On a travaillé non-stop pour honorer toutes ces commandes : jours, nuits, week-ends…

Florian : Après ça, on a aussi eu quatre-vingt-cinq articles de presse dans treize pays. Ce qui est marrant c’est qu’une fois qu’un site a relayé, tous les autres ont suivi alors que nous, pendant le Kickstarter, on était allés dans les rédactions en rollers avec un dossier de presse mais personne n’a voulu nous recevoir ou publier sur Flaneurz, hormis WAD et Shoes Up. Mais quand Le Huffington Post a relayé l’info selon laquelle on avait levé 30 000 euros en huit heures, ça a explosé.

Et depuis la cagnotte, quelles ont été les grandes étapes ?

Florian : On a fait beaucoup de promo et de démo dans des événements : le Maker Fair, le Salon du Vintage….À ce moment là on était quinze dans un bureau minuscule de l’incubateur des Arts et métiers, il y avait beaucoup à faire mais tout le monde était très enthousiaste.

Arnaud : On est arrivés ici (dans la pépinière de la Courneuve, ndlr) mi-juillet 2015 avec quelques-uns de nos stagiaires. Avec le Kickstarter et les prêts d’honneur on a pu aménager ce nouvel espace, acheter des bureaux, des machines et payer les stagiaires.

Florian : Et puis, pendant toute l’année suivante ; et avant de pouvoir embaucher qui que ce soit ; il a fallu mettre en place un outil commercial, monter une chaîne de production, créer notre stock…Ça a été une grande étape.

Les médias ont beaucoup parlé de votre ancrage en banlieue, pourquoi ?

Florian : Les médias ont fait un vrai focus là-dessus mais nous, on a pas du tout voulu insister sur ça, car travailler ici ça nous semblait logique. Ce n’était pas un coup de com’, c’est un positionnement personnel. On veut rester ici pour des conditions matérielles car on n’aurait jamais pu avoir ce genre de local dans Paris. Aussi, il y a une certaine fierté à faire travailler des sous-traitants locaux, embaucher dans le futur des gens du quartier, travailler avec l’ESAT (l’Etablissements et Services d’Aide par le Travail, ndlr), encadrer des jeunes en stage… Bien sûr, dès qu’on parle de Flaneurz c’est bien pour nous, ça nous rend service, mais on aimerait que le focus soit fait sur tout le projet et pas seulement sur le fait que l’on soit basé à La Courneuve. Mais on peut aussi prendre le truc dans le sens inverse : travailler avec un DA italien et des ingénieurs de Saint Germain-en-Laye et du Havre, c’est faire venir l’extérieur à la Courneuve et ce sont de vraies rencontres qui se créent.

Revenir à la Courneuve, ce n’était pas un coup de com’, c’est un positionnement personnel.

Quels sont les objectifs désormais ?

Arnaud : Je suis un éternel insatisfait. On peut toujours faire mieux et gagner du temps, du poids, de l’efficacité, faire un produit moins cher et personnalisé…Par exemple, on voudrait développer l’offre car aujourd’hui, en ligne, ce n’est pas possible d’envoyer ses baskets pour les faire customiser, il faut forcément acheter une de nos paires. C’est possible si les gens nous contactent par mail mais il faut que l’on rende ce service possible de façon formelle.

Florian : On a acquis de la crédibilité dans le monde du roller, maintenant il nous faut aussi acquérir de la crédibilité dans le monde de la chaussure. Pour ça, on réfléchit à des collab’ avec des acteurs solides de ce marché. En juin, on en sort une avec Veja, la première marque à nous faire confiance et à croire en Flaneurz ! On espère “flaneurizer” bientôt les baskets d’autres marques.

On a acquis de la crédibilité dans le monde du roller, maintenant il nous faut aussi acquérir de la crédibilité dans le monde de la chaussure.

Avez-vous, chacun, un rêve ou une ambition pour la boîte ou pour vous-même ?

Arnaud : Quand on a monté cette boîte, j’avais trois rêves pour Flaneurz : réussir à en vivre, ça c’est presque bon. Voir quelqu’un faire du patin en Flaneurz dans la rue : ça, ça va finir par arriver ! Et le troisième objectif : voyager pour évangéliser un peu notre concept.

Florian : Il y a une différence entre “faire du patin” et “faire des patins”. Moi, je passe beaucoup de temps à “faire des patins”, à les fabriquer et à gérer l’entreprise. J’aimerais bien faire un peu moins des patins et faire un peu plus de patin !

www.flaneurz.com

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 Interview : Agathe Morelli
Photos : Marie Ouvrard
Illustration : Beaucrew