Lorsque, enfant, on demande à Guillaume Capelle ce qu’il veut faire plus tard, la réponse est claire : « Aucune idée. » I
l se lance pourtant dans des études en Relations Internationales et se passionne pour le droit international, la protection des populations indigènes et des réfugiés demandeurs d’asile. Alors qu’il affirme ne pas être de « nature engagé », Guillaume quitte pourtant la France pendant un an, direction l’Australie où il intègre l’équipe d’Amnesty International. De retour en France, il crée avec son associé Nathanaël Molle, Singa. L’association devenue ONG s’attache à mettre en contact les réfugiés et la société civile qui les accueille. Cette rencontre permet aux réfugiés venus du monde entier d’exprimer leur potentiel, leur talent, leur fibre entrepreneuriale et surtout, de faire partie de la bande.

Raconte nous cette grande aventure en Australie. Pourquoi es-tu parti en stage aussi loin ?

J’ai fait ce stage bénévole chez Amnesty International parce que je voulais apprendre l’anglais, voir et faire quelque chose qui avait un peu de sens. Au départ le plan c’était de bosser avec les populations indigènes, voir comment on peut conserver les cultures malgré la mondialisation. Ce qui m’intéressait c’était le droit comme un service dédié à la protection des humains et de leur culture et pas seulement comme un mécanisme juridique.
Sauf que lorsque je suis arrivé chez Amnesty on m’a dit qu’il n’y avait plus de place pour travailler avec les aborigènes mais qu’il restait de la place dans l’équipe des demandeurs d’asile.

Tu as alors rencontré des centaines de réfugiés ?

J’ai rencontré des gens avec des histoires folles ! Et pas seulement des personnes qui venaient demander de l’aide et des papiers, mais des gens qui venaient pour essayer de rencontrer du monde, chopper des bons plans, sortir, trouver du boulot, créer une entreprise…Rien qu’en écoutant leur histoire, j’ai appris bien plus sur le monde qu’en lisant des rapports. Quelqu’un qui te raconte comment il est allé en prison parce qu’il a été à une manifestation contre le pouvoir ou une jeune femme qui s’est faite violer et tous les flics que se foutent de sa gueule et qui lui disent « ça ne nous intéresse pas »…

En Australie, j’ai rencontré des gens avec des histoires folles ! En les écoutant, j’ai appris bien plus sur le monde qu’en lisant des rapports.

Est-ce que tu as eu envie de te positionner en tant que journaliste pour raconter leur histoire ?

Non car pour moi l’enjeu était ailleurs, je ne voulais pas seulement écouter et raconter, je voulais agir. Et l’opportunité s’est présentée. Au bout des six mois de stage, la personne qui était en charge de l’équipe est partie du jour au lendemain et la direction générale est venue nous voir pour nous demander si quelqu’un voulait reprendre le poste. Alors que tout le monde se planquait, j’ai sauté sur l’occasion.

Tu as essayé de faire changer les choses grâce à ce nouveau poste chez Amnesty ?

Chez Amnesty c’était impossible, il y avait trop d’inertie. J’ai essayé de proposer des choses à la direction générale d’Australie, propositions qui sont parties à Londres et le temps qu’une réponse ; négative en plus ; revienne, ça prend trois mois…Donc j’ai compris que faire bouger les choses et passer à l’action, ça n’allait pas pouvoir être dans ce cadre là.

Pourquoi ? Quelles étaient tes observations de l’existant ?

Quand j’ai pris ce nouveau job, je me suis retrouvé avec beaucoup de responsabilités et d’un coup ça m’a donné une vision un peu macro du business.
Pour faire avancer ces grosses structures, il faut respecter un formatage nécessaire. Il faut accomplir des missions et des mandats pour ne pas partir dans tous les sens. Du coup il y a, je crois, un peu moins de prise de recul pour voir les problèmes et développer des solutions. Parce que, souvent, les grandes ONG traitent l’urgence, elles sont concentrées sur un objectif : aider. En temps de conflits par exemple, et quand des milliers de personnes se déplacent d’un pays à un autre, il faut organiser leur accueil d’un point de vue pratique. Les ONG ont donc une approche juridico-administrative assez court-termiste. Mais qui a envie d’être uniquement accompagné chez Pôle Emploi ? Ça ennuie profondément tous les individus de la planète !
Nous, on veut créer. C’est très différent et c’est ça qui nous caractérise : on ne fait pas « pour les gens » mais « avec les gens ». Car une fois qu’un conflit se termine, au bout de plusieurs années et parfois des décennies, les gens ne rentrent pas forcément chez eux. Ils veulent rester là et faire, vraiment, partie de la bande !
Et puis, j’ai réalisé que ce que l’on faisait n’avait pas beaucoup d’impact. Chez Amnesty, il y avait alors trente personnes qui bossaient toute l’année sur plus de trois-cents cas dont seulement dix d’entre eux obtenaient l’asile, et sans certitude que cela soit grâce à nous…Je me suis dis que c’était dingue toute cette débauche d’énergie pour un résultat aussi faible. C’était comme poser des pansements sur des fractures ouvertes. C’est là que j’ai compris qu’il fallait s’attaquer à l’os et l’os c’est le regard que l’on porte sur l’asile et sur les réfugiés.

On oublie souvent que les gens ne font pas que fuir, ils viennent aussi apporter de la valeur.

Quel est ce regard selon toi ?

Les gens ont une vision très restreinte et très négative des réfugiés. On parle toujours d’eux pour les raisons de leur départ, leur parcours d’exil innommable et les très lourdes démarches administratives qu’ils doivent faire à l’arrivée, ainsi que le coût qu’ils représentent pour la société qui les accueille. On oublie que les gens ne font pas que fuir, qu’ils viennent surtout chercher une solution et apporter de la valeur. Parce que ce n’est pas parce que tu fuis un conflit que tu n’as pas envie d’entreprendre dans le pays dans lequel tu arrives. N’importe quel être humain a envie d’avoir des potes, il a envie de parler la langue des gens qui l’entourent, de ne pas rester les bras croisés à ne rien faire.

Et recommencer une vie ailleurs ?

Mais non, les réfugiés ne « recommencent » pas une vie, ils continuent la leur ! Si tu as fais des études, que tu as des passions ou que tu as été entrepreneur en Irak, en Sierra Leone ou au Bangladesh, tu ne vas pas arrêter d’être cette personne du jour au lendemain sous prétexte que tu arrives dans un autre pays.

Quand je te dis « réfugié » je suis sûr que la première image que tu as ce n’est pas celle de Steve Jobs !

Fort de ces observations, comment es-tu passé à l’action une fois rentré en France ?

À mon retour, j’ai été au chômage pendant quelques mois et durant cette période j’ai revu un ami de promo (Nathanaël Molle, co-fondateur de Singa, ndlr) qui rentrait lui aussi d’une expérience au Maroc. Lors de cette soirée, on s’est raconté un peu nos expériences respectives et on s’est rendu compte qu’on avait vécu des choses assez similaires et surtout que l’on avait fait, à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, le même diagnostic sur la situation des réfugiés. C’est de ce constat commun qu’est venue l’envie d’entreprendre. Mais Nathanaël voulait accumuler de l’expérience pendant plusieurs années avant de lancer une boîte. Moi je ne voyais pas l’intérêt ! On avait diagnostiqué un problème, on avait une solution : pourquoi attendre ?

Quelle était votre idée de départ ?

L’idée de départ c’était : comment révéler le talent des gens ? Comment accompagner les entrepreneurs du monde entier dans leur projet, les financer, les aider, faire parler d’eux, les aider à entreprendre ?
Car ce qu’il manque à ces gens quand ils arrivent, c’est un réseau. Parce que nous, quand on monte un business ou quand on entreprend quelque chose, on a toujours quelqu’un ; un membre de notre famille, un ami, un ami d’ami ; qui peut nous rassurer et nous donner des conseils, des contacts etc. On est donc parti du principe que l’on pouvait sans doute créer un miroir entre ces gens qui arrivent et la société d’accueil. Pour ça, on voulait créer un réseau capable de mettre en relation ces entrepreneurs venus du bout du monde. Par exemple, si un restaurateur sri lankais et un restaurateur breton font tous les deux des crêpes et se rencontrent : ils créent un business unique !
Un type qui vient de République Démocratique du Congo et qui remarque que nos enfants nous parlent mal mais qu’il y a des manières très simples, avec des contes, de faire en sorte qu’ils s’impliquent plus à la maison et dans le quartier et bien, lui, c’est un innovateur et un entrepreneur qu’il faut révéler !

C’est à ce moment là que vous avez créé Singa ?

Oui, on s’est décidé en 2011 et on a créé la structure en 2012. On avait 23 ou 24 ans à ce moment là et on voulait créer le boulot qui nous plaisait tout en étant nécessaire à la société. On était assez ambitieux ! Mais en même temps on savait que personne ne faisait ça parce qu’on ne proposait pas juste d’améliorer l’existant mais on proposait un changement total de paradigme sur le sujet.

Avec Singa, on ne propose pas une amélioration de l’existant mais plutôt un changement total de paradigme sur le sujet.

Et comment se sont passés les débuts ?

Avec Nathanaël, on avait l’idée mais on n’arrivait pas vraiment à démarrer… Ça partait un peu dans tous les sens ! Et puis, il y a eu un événement déclencheur qui nous a remis dans le droit chemin. J’ai appris à ce moment là qu’un de mes amis, un réfugié, s’était suicidé. Ce n’était pas un criminel mais pourtant, à son arrivée en Australie, il avait été placé dans un centre de détention en attendant que l’on statue sur son sort. C’était un mec jovial, super positif, qui remontait le moral des autres et qui a craqué. J’ai appris ça ici, depuis mon canap’, alors que notre projet était en train de mûrir… Ça n’a pas été un déclic mais un accélérateur. Ça m’a donné un surplus de motivation sans que je ne bascule pour autant dans la révolte. Plutôt que d’aller hurler et manifester mon mécontentement ; plutôt que d’aller accompagner ces gens dans leurs démarches administratives sans fin, je me suis dis que j’allais accompagner les gens dans ce qui va faire société : la rencontre.

Comment vous êtes-vous organisés au départ ?

On s’est lancé tous les deux, puis des bénévoles nous ont rejoint. J’ai été bénévole moi-même pendant trois ans et demi, je ne me rémunérais pas donc j’avais gardé d’autres jobs à côté. J’étais en indépendant pour l’IFRI, je donnais des cours chez Acadomia, j’étais bénévole chez Amnesty International et on lançait Singa… J’étais partout à la fois mais je ne me posais pas de questions, je le faisais, j’étais complètement galvanisé par le projet. On ne s’ennuyait jamais, on ne regardait pas nos montres. On s’éclatait et on s’éclate toujours !

Plutôt que d’aller hurler et manifester son mécontentement, je me suis dis qu’il fallait accompagner les gens dans ce qui va faire société : la rencontre.

Quelles ont été vos premières actions ?

On avait formé, dans les universités, des duo qui s’apprenaient mutuellement une langue étrangère. De ces duos est née une communauté, des évènements, des concerts comme La Night, qui permet à des musiciens très connus dans leur pays de pouvoir continuer à faire de la musique et de révéler leur talent en France. Parce qu’il faut d’abord révéler le potentiel des gens et créer les conditions pour que les gens se rencontrent, non seulement dans un cadre professionnel mais aussi dans un cadre personnel : « Tu aimes danser ? Viens, on va danser ensemble. », « Tu aimes le cinéma ? Viens, on va aller voir un film. » On avait pris le contre-pied de ce que dis souvent toutes les associations, à savoir : « Il ne faut pas trop se lier d’amitiés avec les gens » alors que nous c’était notre premier mot d’ordre : surtout devenez potes !

Et aujourd’hui, quels sont les objectifs ?

On se fixe plusieurs missions. Révéler le potentiel des réfugiés avec la création d’une communauté forte autour d’eux, d’amitiés solides, et d’un réseau puissant pour les accompagner.
Mais on veut aussi que Singa soit un endroit grâce auquel les français puissent faire quelque chose. On a expliqué aux gens que pour s’investir il ne fallait pas forcément donner de l’argent ou avoir des compétences particulières mais qu’il fallait juste venir pour apporter ce que l’on est.
Enfin, on a lancé un média ; Trait d’Union ; qui fait les portraits de ces différents entrepreneurs venus d’ailleurs, pour humaniser les gens aux yeux de la société et nourrir le répertoire public, nourrir les mots et les images que tu associes à un concept. Parce que quand je te dis « réfugié » je suis sûr que la première image que tu as ce n’est pas celle de Steve Jobs ! Moi ce que je veux, ce n’est pas de faire disparaître la réalité c’est de la compléter, l’enrichir de nouvelles visions plus positives.

On avait formé dans les universités des duo qui s’apprenaient mutuellement une langue étrangère. De ces duos est née une communauté.

Est-ce que tu pouvais imaginer que Singa allait devenir une ONG internationale ?

Je ne l’imaginais pas, je le savais. Je savais qu’on était en train de créer un truc énorme qui n’avait pas été fait jusqu’ici. On n’était pas là pour créer une petite association du dimanche.
Et puis, on était forts dans nos convictions. On n’avait peur de rien, galvanisés par le projet alors qu’on se prenait des bâches monumentales par des entreprises, des ONG, d’autres structures ! Maintenant Singa c’est une équipe de quatorze salariés et trente personnes à temps plein ; des freelances, des gens issus du service civique, des stagiaires ; et une communauté de vingt-mille personnes !

Singa va changer le monde ?

Ça je ne sais pas mais, à notre échelle, on est contents de pouvoir contribuer à changer les mentalités, d’avoir été un peu le fer de lance de cette nouvelle vision. Il y a beaucoup de gens qui, à un moment ou un autre, ont fait partie de la communauté Singa et qui maintenant sèment notre vision un peu partout : dans les associations mais aussi dans les administrations, dans les groupes politiques, dans les entreprises… Ce n’est pas Singa seule qui va changer la société mais ce sont toutes ces petites structures qui influent directement sur la vie et sur les mentalités des gens.

Singa c’est une équipe de 14 salariés, 30 personnes à temps plein, et une communauté de 20 000 personnes !

Est-ce que tu constates un changement dans la société, dans les petits actes et comportements du quotidien ?

Il y a encore beaucoup de travail car le discours public, porté par des acteurs politiques et les médias, a été très dommageable au lien social. Beaucoup de gens ont peur des réfugiés sans les connaître. Ces derniers se retrouvent à devoir se justifier, alors qu’ils ont juste envie de faire partie de la bande. Il faut détourner le débat public, changer de prisme. Si on commence à parler de ces gens en véhiculant le message que parmi eux se trouvent des entrepreneurs et que, potentiellement, tu peux avoir Steve Jobs ou Marie Curie en face de toi, ça change tout !

                  

www.singafrance.com

Interview : Agathe Morelli
Photos : Marie Ouvrard
Illustration : Beaucrew