Sigolène Vinson

« Je ne pensais absolument pas que ce que j’écrivais pourrait être publié ».

Dans une autre vie, Sigolène Vinson était avocate. Après avoir passé une partie de son enfance dans la corne de l’Afrique, à Djibouti, elle retombe enfin sur ses pieds d’adulte. En décembre 2007, elle a démissionné pour se consacrer à l’écriture. En 2015, elle publie trois nouveaux romans.

Où es-tu née et où as-tu grandi ?

Je suis née à Sainte-Foy-lès-Lyon, en banlieue lyonnaise. J’y suis restée six mois, dans une grande tour HLM qu’on voit depuis l’autoroute. Ensuite mon père, ma mère, mon grand frère et moi sommes partis en banlieue parisienne, à Clamart puis à Meudon. On vivait au huitième étage, mon père me chantait Renaud – « Et la môme du huitième, le hasch, elle aime ! » – je répétais les paroles sans comprendre, je n’entendais que « HLM », évidemment. Et quand j’ai eu six ans, on a déménagé à Djibouti.

Pourquoi êtes-vous partis à Djibouti ?

Mon père était coopérant à l’EDD (Electricité de Djibouti), il était en charge de la transition du service informatique. En 1981, quand nous y sommes arrivés, Djibouti n’était indépendant que depuis quatre ans. C’est le dernier territoire d’Afrique décolonisé. Mon père a grandi au Maroc, il avait sans doute besoin de revenir à la mer, au soleil… Je suis revenue en France vers onze-douze ans mais je retournais à Djibouti pour les vacances. Je rentrais bronzée, presque noire ; à l’école, on me surnommait « l’Ethiopienne », j’étais super fière !

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Qu’as-tu fait comme études ?

A partir de la seconde, j’ai voulu être comédienne, je venais d’entrer au cours Florent. Mais il fallait envisager un métier sérieux, alors j’ai choisi avocate dans l’idée de faire de la politique : j’avais remarqué que dans ce domaine, ceux qui n’avaient pas fait l’ENA étaient avocats. On parlait politique tous les dimanches à la maison et j’aimais ça. Je suis entrée à Paris I – La Sorbonne.

 J’ai choisi avocate dans l’idée de faire de la politique.

Le droit, ça t’a plu ?

Ces études m’ont passionnée, surtout les matières où l’on disserte, où on peut refaire le monde, laisser place à l’imaginaire. Il y a un côté assez ludique, c’est comme un jeu de piste. On me rendait mes copies en me disant : « Sigolène, qu’est-ce que c’est que ce travail ? Vous m’avez encore fait quatorze pages d’écriture ! » Je pouvais m’exprimer… Un jour, un prof m’a mis 0. « Ce n’est pas une dissertation, m’a-t-il dit, c’est un tract politique ! On ne peut pas vous laisser courir pieds nus dans la nature. » Je me suis mise à pleurer… Grâce à lui, j’ai appris à guider ma créativité pour la faire rentrer dans le cadre imposé. Au devoir suivant, il m’a mis 20 pour que je rattrape ma moyenne. Mes profs de droit ont encouragé ma nature.

J’écris pour moi depuis l’âge de seize ans (…) je ne pensais absolument pas que ce que j’écrivais pourrait être publié.

Comment en es-tu venue à l’écriture ?

J’écris pour moi depuis l’âge de seize ans. Cela a commencé par une correspondance avec un garçon, j’écrivais des histoires, je faisais de chaque lettre une fiction que je lui postais, puis j’ai écrit des textes pour moi quand je suis devenue avocate. J’aime énormément Romain Gary, et je crois qu’au départ j’essayais de le séduire en écrivant. A seize ans, je portais la coupe de cheveux de Jean Seberg, et j’avais donné à mes poissons rouges les prénoms de personnages de Gary… Je n’ai longtemps lu que des auteurs morts, ignorant tout de l’actualité littéraire, je ne pensais absolument pas que ce que j’écrivais pourrait être publié.

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Comment as-tu osé donner à lire ce que tu écrivais ?

Un jour, j’ai terminé un texte que j’ai jugé abouti. Ça s’appelait Le Fort de Sagallo. J’avais travaillé le style et fait des recherches. J’avais commencé à lire la production récente, et j’ai envoyé mon roman à des maisons d’édition. Le roman a été refusé. Je trouvais ça impossible, qu’on le refuse alors que j’avais tant travaillé… Me vient alors l’idée d’un texte que j’écris à la première personne, me mettant dans la peau de la fille naturelle d’Amélie Nothomb et de Florian Zeller qui poursuit de ses assiduités le comédien Laurent Terzieff. 52 pages que j’écris en deux semaines. Je l’appelle Dorés déments. Je l’imprime au cabinet, je l’agrafe parce qu’il n’est pas assez épais pour être relié et je l’envoie à Grasset. Le directeur, Manuel Carcassonne, m’appelle alors que je sors d’un procès en cour d’appel : mon manuscrit a attiré son regard sur la pile, ce bout de machin tout fin ne ressemblant à aucun autre, il l’a lu immédiatement, il me propose qu’on se rencontre. En parallèle, une amie comédienne envoie mon texte à Florian Zeller, je le rencontre aussi et il me conseille de l’adresser à son éditeur, Guillaume Robert chez Flammarion.

Le roman a été refusé. Je trouvais ça impossible, qu’on le refuse alors que j’avais tant travaillé…

Ce texte n’a pas été publié ?

Non, mais il m’a ouvert des portes. Carcassonne me conseille d’écrire une autofiction. Il sait que je suis avocate et que je prends des cours de comédie. Il me dit que l’autofiction, c’est ce qu’il faut pour une trentenaire… A l’époque, je ne trouve pas ma vie passionnante. Je n’ai pas grand-chose à écrire. Professionnellement, je suis fatiguée et je m’ennuie. Je suis avocate en droit du travail, je suis toujours ravie de défendre des dossiers de salariés mais on me donne surtout des dossiers d’employeurs car c’est mon point fort : ne dit-on pas que pour bien combattre son ennemi, il faut bien le connaître ? Mais on était à mille lieues des causes que j’avais envie de défendre…

A l’époque, je ne trouve pas ma vie passionnante. Je n’ai pas grand-chose à écrire. Professionnellement, je suis fatiguée et je m’ennuie.

Est-ce à ce moment là que tu as décidé de changer de voie ?

Entre temps, un ami chirurgien, Philippe Kleinmann, m’avait proposé d’écrire un polar avec lui et Bistouri blues (Editions du Masque, prix du roman d’aventures) était paru en 2007. Et puis en décembre de cette même année 2007, je n’en peux plus, je craque et je me retrouve à l’hôpital psychiatrique. J’y reste six jours. En sortant, je démissionne et je pars vivre avec mon compagnon en Corse. Là, tout en étant serveuse, réceptionniste ou en faisant la plonge dans un camping, je commence à écrire. C’était l’autofiction que Manuel Carcassonne me poussait à faire. J’utilise ces quelques jours en HP pour faire le lien avec l’enfance, avec l’idée que la collision entre l’enfance en Afrique et la vie d’adulte devait conduire à l’hôpital psychiatrique. Ma narratrice s’évanouit avant une audience où elle doit défendre un employeur. Elle a renié ses idéaux et oublié ses rêves d’enfant. J’appelle ce roman L’autre Tadjoura. Et je me dis que le camping en Corse, les pieds dans le sable, avec le temps d’écrire, ça peut faire une vie.

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Le voilà donc, ton premier roman !

Oui, c’est Denis Bouchain, chez Plon, qui va l’éditer. Le roman paraît à la rentrée littéraire 2011, à la fin de l’été, sous le titre J’ai déserté le pays de l’enfance. Mon premier roman rien qu’à moi. Ma naissance en tant qu’écrivain.

Le roman paraît à la rentrée littéraire 2011, à la fin de l’été, sous le titre J’ai déserté le pays de l’enfance.

Regrettes-tu ta vie d’avocate ?

Non. Je ne suis pas exclue de la profession, ce que j’ai fait s’appelle une omission, et d’ailleurs j’ai envisagé de revenir, après la sortie de mon roman, parce que j’avais besoin d’argent. J’ai passé des entretiens, mais mes interlocuteurs me ressortaient toujours les propos que je tiens dans une vidéo réalisée par ma maison d’édition : « Une fois que j’ai eu écrit ce livre, je n’ai plus pu être avocat. J’ai réglé mes comptes. ». Dont acte. Je ne peux pas retourner dans ce monde-là. J’ai trouvé un job de réceptionniste dans un petit hôtel parisien et je suis repartie en Corse pour faire la saison au camping, habitant dans une caravane avec ma planche de surf.

Je retourne au tribunal. J’adore assister aux audiences depuis le banc des journalistes.

Tu te tiens donc désormais éloignée des salles d’audiences ?

Pas vraiment… Parce que l’urgentiste Patrick Pelloux, qui tient une chronique dans Charlie Hebdo, a lu mon livre et m’a demandé d’écrire quatre textes sur des souvenirs d’audience. Ces textes ont été soumis à la rédaction. Ça a plu et depuis septembre 2012, ma chronique est hebdomadaire. Charlie Hebdo, je lisais ça avec le Canard chaque mercredi… et je me suis retrouvée autour d’une table avec Luz, Charb, Wolinsky, Cabu, Bernard Maris, tous ces gens que j’admirais. Hyper impressionnant. Mais surtout, je retourne au tribunal. J’adore assister aux audiences depuis le banc des journalistes.

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N’est-ce pas étrange de suivre des procès sans plus porter la robe ?

Cette place me va. On voit plus de choses. J’ai compris que j’aimais plaider mais que je n’aimais pas la vie de bureau. Je me sens bien au palais de justice. Et puis je ne faisais que de la correctionnelle tandis que désormais, je suis des procès auxquels je n’aurais jamais pu avoir accès autrement qu’en tant que chroniqueuse judiciaire. J’ai par exemple suivi récemment le premier procès en France d’un génocidaire du Rwanda.

Et l’écriture romanesque, dans tout ça ?

Avant même la sortie de J’ai déserté le pays de l’enfance, j’ai commencé un autre roman. Il a été refusé, retravaillé, refusé encore, au point que j’ai cru devoir l’abandonner, et finalement… il n’a pas encore de titre mais il sortira chez Plon à la rentrée littéraire 2015. D’ici-là paraîtront deux autres livres, Le caillou, en mai aux éditions Tripode – l’histoire d’une femme qui veut devenir un caillou – et Substance, un polar co-signé avec Philippe Kleinmann, au Masque, en février. Dire que j’ai pensé un moment donné ne plus écrire que pour moi… !

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Bistouri Blues (avec Philippe Kleinmann), Ed. du Masque, 2007
Double hélice (avec Philippe Kleinmann), Ed. du Masque, 2011
J’ai déserté le pays de l’enfance, Plon, 2011

Interview : Sophie Adriansen