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« Quand on a pu faire tout ça en toute liberté et en s’amusant, ça donne envie de continuer. »

Initié au cinéma grâce aux livres de Spike Lee, Djinn Carrenard n’a pas attendu l’approbation du milieu du cinéma pour réaliser « Donoma« , son premier long-métrage. Porté par de bonnes critiques, « le film guerilla à 150 euros » ira jusqu’au Festival de Cannes à coup de happenings et d’opérations spéciales imaginées par le collectif. Aujourd’hui, Salomé et Djinn développent Donoma Guerilla, leur société de production indépendante, et proposent une nouvelle manière de faire du cinéma en préparant la sortie de leur second film « FLA« . 

Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux ?

S : Je connaissais Sékouba (nldr : comédien de Donoma), c’est lui qui nous a présentés. J’ai contacté Djinn pour co-réaliser un scénario que javais écrit, et finalement histoire de tester notre collaboration on a commencé par travailler sur Donoma.

On a l’impression que ça se passe assez facilement mais grâce à ces livres on découvre toutes les coulisses de la création d’un film…

Quels étaient vos parcours avant Donoma ?

S : Moi je suis une pure parisienne mais jai passé une grosse partie de ma vie à voyager au Maroc. J’ai grandi dans une famille de cinéastes indépendants et engagés, et j’ai commencé par être comédienne. Je n’ai pas fait d’études traditionnelles mais j’ai testé pas mal d’écoles de théâtre. J’avais aussi écrit un scénario à 17 ans et j’ai ressenti sur le tournage lenvie de réaliser.

D : Moi, mes parents étaient enseignants. Ma mère était prof de français, tous les deux travaillaient pour le Ministère des affaires étrangères donc j’ai pas mal bougé. Je suis né et j‘ai grandi en Haïti, j‘ai passé mon adolescence en Guyane et je suis arrivé en métropole après mon bac, et je me suis lancé en fac de philo. Finalement j’ai commencé à lire des biographies de réalisateurs et je me suis découvert une passion pour le cinéma. Spike Lee écrivait presque un livre après chaque film, donc j’en ai lu plusieurs. J’ai vraiment découvert un métier ! Parce que quand on prend son ticket pour aller au cinéma, on a l’impression que ça se passe assez facilement mais grâce à ces livres on découvre toutes les coulisses de la création d’un film et ça m’a vraiment passionné. J’ai arrêté d’aller en cours de philo et j’ai commencé à m’intéresser vraiment à ça.

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Tu as commencé par filmer ? Monter ? Ecrire ?

D : En fait j’ai mis un bout de temps avant d’avoir ma première caméra et on n’était pas encore à une époque où un simple téléphone portable produit des images de dingue. Pour avoir une image de base, il fallait déjà avoir pas mal d’argent, donc au début j’ai surtout fait du montage. Je prenais des images sur internet et je les remontais à ma sauce. Puis en 2004,  j’ai créé ma première association et j’ai mis sur pied un projet de court-métrage qui m’a permis d’avoir une subvention d’environ 5000 euros. J’ai pu acheter ma première caméra et un ordinateur. C’est sur ce premier film que j’ai rencontré la plupart des comédiens qui jouent dans Donoma.

A l’époque j’habitais à Saint Quentin-en-Yvelines, j’ai ouvert l’annuaire puis j’ai cherché des troupes près de chez moi.

Comment les as-tu trouvés ?

D : A l’époque j’habitais à Saint Quentin-en-Yvelines et j’ai ouvert l’annuaire – oui c’était l’époque où il y avait encore des annuaires ! – puis j’ai cherché des troupes près de chez moi. C’est comme ça que j’ai trouvé la plupart des rôles principaux du film.

Par la suite, tu as réalisé plusieurs court-métrages, dans le but de réaliser un long j’imagine ?

D : Oui, parce que justement on en revient aux récits de Spike Lee. Il avait commencé comme ça. Sorti de la fac, il avait écrit un premier film qu’il voulait financer mais n’avait pas eu les fonds ; alors il avait décidé de le faire sans moyens. Je me suis dit qu’il fallait que je m’entraîne et que je ferais le film quand je serais prêt.

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A quel moment t’es-tu senti prêt ?

D : En fait le déclic a été à la fois technique et psychologique. Technique parce qu’en 2008 je suis parti à New York au moment de l’élection d’Obama. Il se trouve que par hasard, Sékouba et Laetitia étaient là, donc on a fait un court-métrage sur deux français qui se rencontrent à New York. Avec ce film, j’ai eu un déclic technique parce j’avais enfin réussi à faire un film qui traduisait vraiment ma pensée et c’était la première fois que ça m’arrivait.

Et ensuite j’ai eu un déclic psychologique parce que c’était vraiment galvanisant de se retrouver là-bas à ce moment-là. On voyait des gens de tous âges avoir un but. Il y avait une ferveur qui donnait envie d’entreprendre et de se dépasser. Pour moi, ça n’a pas pris la forme d’un engagement politique mais celui de me mettre à fond dans mon projet. Je me suis dit : « Je sens que j’ai l’énergie pour écrire mon premier long-métrage ».

S : Quand il est rentré des Etats-Unis, il m’a dit qu’on allait décaler un peu le film sur lequel on travaillait parce qu’il voulait faire un film « guérilla ».

La période que j’ai vécue aux Etats-Unis m’a vraiment donné envie de rentrer chez moi et de me demander ce que je pouvais faire.

Qu’est-ce que tu voulais raconter ?

D : En fait j’avais toute une vision du couple et de l’amour que j’avais l’impression de ne pas retrouver dans les films. A part peut-être des films comme « Amours Chiennes » ou « 21 grammes » d’Iñárritu qui, à mon avis, a une vision assez proche de la mienne. Je vois l’amour comme quelque chose de très beau mais aussi de très ingrat, très douloureux et très pragmatique par moment. Les personnages d’Inaritu font aussi des choix amoureux par rapport à leurs conditions socio-économiques et ça n’en fait pas moins des gens qui aiment. Moi, c’est une vision de l’amour que j’apprécie donc j’avais envie de commencer par ça.

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Pour toi, qu’est-ce que c’est « un film guérilla » ?

D : Je crois qu’avant tout, un film Guérilla, c’est une cabane. C’est ta cabane dans les bois, que tu mets sur pied sans demander de permis de construire et qui a exactement la gueule que tu as envie qu’elle ait. C’est quelque chose qui n’obéit à aucune loi de financeurs, ça a un vrai côté iconoclaste. Et paradoxalement, c’est très proche du public. Parce qu’à partir du moment où tu t’éloignes de l’industrie, le seul truc qui peut te sauver, c’est que le public t’aime, sinon t’es mort.

C’est ta cabane dans les bois, que tu mets sur pied sans demander de permis de construire et qui a exactement la gueule que tu as envie qu’elle ait.

S : Ça fait un peu formule toute faite mais c’est vraiment un film fait par le peuple pour le peuple. Ça ne passe pas par la normalisation, par le formatage ou les circuits classiques… C’est ce qui donne ce réalisme, la proximité de lhistoire avec celle du public.

D : Il y a aussi autre chose d’important. Je ne connaissais vraiment personne dans l’industrie du cinéma et je ne voulais pas attendre un aval qui n’arrive jamais. Je comprends tout à fait que ce ne soit pas rassurant pour un producteur de s’engager avec quelqu’un qui n’a jamais fait de film…

Vous avez tout de même cherché des financements… au cas où ?

S : On a fonctionné pendant 2 ans et demi sans argent, que ce soit pour la réalisation du film ou la promotion. Et c’est une fois que le film a commencé à faire parler de lui qu’on a trouvé des partenaires comme Arte par exemple. Parce que pour sortir un film en salle, il faut quand même être un minimum légal et pouvoir fournir des supports qui coûtent très cher. Ce qu’on a pu faire grâce à Arte et à une aide à la distribution du CNC. Ça nous a aussi permis de permis de payer tous les comédiens et les techniciens post-production du film.

Comment s’est passé le tournage du film ?

D : J’ai tourné avec mon matos et techniquement je faisais tout. Les comédiens avaient des micros- cravate et quand j’étais à l’écran, c’était Emilia ou Sékouba qui tenaient la caméra. Ça s’est fait de manière assez fluide. On tournait en moyenne 3 ou 4 heures par jour et chacun a dû y consacrer entre une et deux semaines de vacances. Il y a eu 3 mois de tournage en tout. Javais écrit tout le scénario mais je ne le donnais pas aux comédiens, avec eux je parlais surtout de la psychologie du personnage et je leur donnais des plans d’improvisations. Je leur disait quel était le dialogue mais ils n’avaient pas de texte à apprendre par coeur.

 C’était très excitant parce qu’on était toujours en mouvement et donc plus créatifs.

Toi, Salomé, comment as-tu vécu cette expérience en tant que comédienne ?

S : On avait bien approfondi les personnages, leur personnalité, leur background et on avait bien tout ça en tête, donc on arrivait sur le tournage en étant prêts. C’était génial parce que sur un plateau de cinéma, en général, il y a énormément d’attente pour toute la mise en place alors qu’avec Djinn on tournait directement après avoir pris connaissance du schéma dimprovisationC’était très excitant parce qu’on était toujours en mouvement et donc plus créatifs. Et puis Djinn laisse beaucoup de place à la proposition, c’est très agréable dans un métier où la plupart du temps on doit faire attention à ne pas dépasser le bout de scotch au sol pour bien prendre la lumière.

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Une fois le film terminé, quelle a été votre stratégie ?

D : Le but était d’attirer l’attention. Il fallait susciter la curiosité pour que la presse s’y intéresse et que le film sorte. Mais on s’est aperçus que le métier était quand même beaucoup plus compliqué et qu’il ne suffisait pas d’avoir fait un film que les gens apprécient pour avoir une place en salle. Donc on s’est vraiment dit qu’on allait aller chercher notre public et essayer d’entrer en rapport direct avec lui.

S : Dès le départ, Djinn nous a mis dans une dynamique ludique autour du film. On avait créé une page Facebook rigolote, on a fait des happenings, des câlins gratuits pour le premier avril… C’était un moyen d’aller dans la rue et de parler aux gens. Et cette motivation a commencé à grandir et créer une émulation.

On a pris un bus avec une douzaine de couchettes et on est partis sur la route avec tous les comédiens, c’était inoubliable.

Le film a fait l’ouverture de l’ACID (l’Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion) à Cannes en 2010, ça vous a ouvert des portes ?

D : Après Cannes, Les Cahiers du Cinéma ont écrit sur le film, et peu de temps après, Michel Reilhac qui était chef du cinéma chez Arte a vu le film et a tweeté qu’il nous cherchait. Il nous a demandé : « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». On lui a répondu : « Acheter le film » ! Comme ça on aurait un peu de moyens pour faire des choses parce qu’on n’avait toujours pas de distributeur. Ça nous a donc permis de mettre en place une stratégie de distribution avec notre partenaire « Commune image Media ». On a fait une avant-première au Rex à Paris puis un tour de France pour présenter le film. On a pris un bus avec une douzaine de couchettes et on est partis sur la route avec tous les comédiens, c’était inoubliable.

A l’époque comment vous gagniez vos vies ?

S : Djinn touchait juste le RSA et moi je travaillais dans un centre d’appels de temps en temps.

Après Donoma, tu as pu trouver un producteur pour un second film ?

D : Oui, j’ai commencé directement à travailler sur mon deuxième film « FLA » (pour « Faire l’Amour ») pour lequel on avait déjà un financement. J’avais bien envie de voir aussi ce que c’était de faire un film avec un peu de budget. Mais en fait je me suis rendu compte que la meilleure configuration était quand même la liberté que j’avais en étant mon propre producteur. Donc j’ai récupéré les droits et je me suis produit moi-même ! Les partenaires ont suivi, on a fait l’ouverture de la semaine de la critique à Cannes en 2014. Et du coup, on avait un distributeur pour le sortir mais on s’est dit que peut-être que la meilleure configuration, c’était de le sortir nous-mêmes. (rires) Donc, on va le sortir à notre façon…

Quand on a pu faire tout ça en toute liberté et en s’amusant, ça donne envie de continuer.

Finalement, vous préférez travailler en toute liberté quitte à prendre en charge tous les aspects de la sortie d’un film jusqu’à la distribution ?

D : C’est vrai que c’est extrêmement compliqué de rentrer dans ce métier, mais quand malgré tout on a réussi à surmonter ça, qu’on a fait son premier long métrage sans moyens, que tout le monde trouve qu’il est bien mais que personne ne veut le distribuer (on choisit alors de le distribuer soi-même), quand on a pu faire tout ça en toute liberté et en s’amusant, ça donne envie de continuer.

S : Oui, c’est quelque chose qu’on aime et c’est formateur, ça nous plaît ! Et nous on voit vraiment la communication et la distribution comme une partie du processus de création. C’est un moment où on rencontre plein de gens, où la boîte à idées continue pleine balle à fonctionner ! Le fait d’être hors-circuit nous inspire et de la contraintnait la créativité.

D : Pour moi, la distribution est l’étape la plus fun après l’écriture. Tu es en prise directe avec le public, tu tentes des choses… Aujourd’hui il faut vraiment donner des raisons aux gens de ne pas juste regarder le film sur internet. Parce que s’il n’y a rien de plus à prendre que regarder le film et c’est fini, ça va être compliqué dans les années à venir. Si demain on a la réalité augmentée, les gens vont être chez eux comme dans une salle de ciné, ils regarderont le film en pouvant même fumer une clope ! Au final, l’idée est vraiment de proposer une aventure et d’établir un vrai dialogue avec la nouvelle génération.

Aujourd’hui, Donoma est une société de production. Quel est votre quotidien ? Sur quoi travailliez-vous en ce moment ?

D : En ce moment on travaille beaucoup sur la sortie de FLA et sur la prochaine étape en tant que collectif et en tant qu’artistes. On veut vraiment développer notre identité pour travailler avec d’autres sur tous les aspects de la création mais aussi de la distribution. Donoma, c’était cool, mais les gens l’ont identifié à une clique de jeunes qui se pointaient comme ça… On a envie de créer quelque chose de plus pérenne que ça.

S : C’est toute une dynamique qui peut être modulable. L’art bouge aussi quand tout le monde s’approprie cette indépendance, comme Rachid Djaidani avec Rengaine ou Pascal Tessaud avec Brooklyn, qui ont eu l’idée de se dire : « J’ai pas les moyens mais j’y vais quand même ».

D : On veut vraiment être ouverts et travailler avec plein de gens qui ont envie de faire bouger les choses. Entre 18 et 45 ans, c’est notre responsabilité de changer le monde.

www.facebook.com/DonomaGuerilla

Donoma © Beaucrew