Quentin Lechémia a 27 ans, seulement. Il a vécu dans le Beaujolais, “région connue pour son mauvais vin”, avec ses parents qui l’ont toujours encouragé à pratiquer de nombreuses activités extra-scolaires avec application et passion. Que ce soit le football, la musique ou le golf, “Amuse toi mais sois le meilleur” semble être le dicton familial. Mais ses hobbies ne le font pas rêver et Quentin veut être PDG. Mission accomplie car il est aujourd’hui à la tête d’Elise, une plateforme digitale qui révolutionne l’industrie musicale en mettant en contact artistes, majors et marques grâce aux algorithmes. 

De 2008 à 2012, tu t’es lancé à fond dans la musique mais tu as renoncé à faire carrière dans ce domaine, pourquoi ?

En 2008, on a créé avec un ami un groupe, Destronics. Quand ça a commencé à bien marcher pour nous, certains labels nous ont demandés d’être focus et de tout arrêter pour ne faire que la musique. J’adorais ce que je faisais mais je sentais bien que intellectuellement ça n’allait pas être suffisant car je ne voulais pas juste composer des chansons. Je voulais créer autre chose et mettre les mains dans le cambouis ! C’est pour ça que j’ai créé My Band Market en 2011.

J’adorais la musique mais je sentais bien que intellectuellement ça n’allait pas être suffisant. Je voulais créer autre chose et mettre les mains dans le cambouis !

Quel était le concept ? 

C’était une plateforme où tous les musiciens étaient cotés grâce à un algorithme qui utilisait les données issus de Facebook ; le nombre de commentaires, de fans, de likes etc ; pour fixer un prix. Ça allait de 100 euros pour un petit artiste à 500 000 euros pour David Guetta par exemple.  Il y avait 8000 artistes et bookers inscrits. La plateforme permettait aux premiers d’évaluer leur prestation live et de se faire connaître, et aux seconds de découvrir des artistes et de les booker pour des live, des concerts etc. Et moi, je prenais les commissions sur les mises en relation drainées par le site.

D’où est sorti cet algorithme ?

Ma chance a été de savoir coder seul. A l’époque de Destronics, il fallait être sur MySpace et pour avoir une page un peu cool, il fallait savoir coder. Alors je me suis mis à apprendre en autodidacte grâce à des forums et des tuto. Avec cette compétence, je faisais aussi des sites pour des clients ce qui m’a aidé à financer mon activité. Ça me permettait d’être indépendant dans la création de mon business. Si j’avais dû payer quelqu’un pour le faire, ça m’aurait coûté une fortune et j’aurais planté cinq fois ma boîte ! Et mon père m’a aidé à démarrer en me prêtant 30 000 euros pour prendre des bureaux et engager mes premiers stagiaires.

Qu’est-ce qui t’a donné cette folle idée ? 

C’était issu d’une problématique que j’avais rencontrée en tant que musicien. J’ai souvent joué gratuitement en me disant que la visibilité était une compensation suffisante. Les musiciens amateurs réfléchissent souvent comme ça car ils ne savent pas combien demander pour une prestation live, n’ont aucune idée de leur valeur ou se dévaluent. Or dans n’importe quel marché ou secteur, il y a toujours une valeur, une cote.

Les musiciens amateurs n’ont souvent aucune idée de leur valeur ou se dévalue. Or dans n’importe quel marché ou secteur, il y a toujours une valeur, une cote.

Quelles étaient les réactions des artistes ?

Les gros artistes n’aimaient pas trop ça car l’algorithme dévoilait un peu le fonctionnement d’une industrie très opaque et montrait clairement les différences de prix entre les uns et les autres. Mais leur réticence m’importait peu finalement car My Band Market était plutôt destiné aux artistes plus confidentiels qu’il fallait aider. Quelques uns ont été bookés grâce à la plateforme et ont joué avec Kavinsky par exemple, ou ont signé  chez Kitsuné. Ce n’était certainement pas uniquement grâce à l’algorithme mais il offrait une visibilité qui a pu les aider.

Avec tout ce travail, My Band Market est-il devenu rentable ?

Non, il y avait une vraie demande mais le modèle des commissions n’était pas viable car les artistes sont souvent bookés au black. Donc, si je ne voulais pas planter la boîte, je devais faire ce que l’on appelle dans l’entrepreneuriat “un pivot”, c’est-à-dire garder son idée mais changer de business model. Et pour faire ce pivot, j’allais aussi devoir lever des fonds. 

Et comment as-tu fait ce pivot ?

J’ai développé une sorte d’Eurovision 2.0, 100% digital. Le vote se faisait uniquement par Facebook Connect, le jury était composé de blogueurs, d’influenceurs, de majors, de labels et l’émission était diffusée en live stream. Il y a eu plus de 3 000 artistes inscrits et plus de 300 000 votes uniques. Cette idée a permis de faire connaître My Band Market et le blog associé My Band News (devenu depuis Elise News, ndlr) mais aussi de récupérer, légalement, énormément de données sur des fans de musique dans toute l’Europe. On s’est rendu compte que l’on pouvait, en plus de coter les artistes en euros sur My Band Market, leur donner une note sur 100 grâce à l’analyse des réseaux sociaux, des plateformes de streaming et du bruit médiatique produit par 200 000 médias. C’est à ce moment là que l’on a fait ce fameux pivot et que l’on s’est dirigé vers la big data. My Band Market est alors devenu Elise en 2014.

Le modèle des commissions de My Band Market n’était pas viable, il fallait faire “un pivot”: garder l’idée mais changer de business model. C’est comme ça qu’est née Elise en 2014

À qui s’adresse ce service ?

Elise ne s’adresse pas aux gens qui écoutent de la musique. C’est uniquement un service BtoB qui aide les labels à détecter les nouvelles tendances musicales et les marques à trouver exactement l’artiste dont ils ont besoin pour  une nouvelle publicité en fonction du message qu’ils veulent véhiculer et de la cible qu’ils veulent toucher.

Tu peux nous donner un exemple précis ?

Nous avons, par exemple, travaillé avec Alcatel qui avait massivement investi dans Avicii, sauf qu’en fait l’artiste ne correspondait pas du tout à leur produit destiné aux jeunes d’une vingtaine d’années un peu geeks qui aiment la technologie. Ils ont dépensé beaucoup d’argent pour un artiste qui ne correspondait pas à leur cible donc ils nous ont contactés pour trouver cinq artistes émergents plus cohérents avec leur projet.

Qu’est-ce que les artistes peuvent y gagner ?

Pour gagner leur vie, les artistes doivent faire des concerts, vendre du merchandising et, surtout, faire de la syncro (placer de la musique sur de la publicité, ndlr) car c’est ce qui paie le mieux. Il faut réconcilier les marques et les artistes, faire en sorte que les marques leur fassent confiance et que les artistes ne passent pas pour des capitalistes parce qu’ils participent à une pub.

Elise ne risque-t-elle pas de remplacer  la découverte et l’expérience en live, au profit de la recommandation chiffrée ?

Aujourd’hui les majors découvrent des artistes par le bouche-à-oreille, la recommandation ou le hasard lors de prestations en live. C’est super mais ça réduit beaucoup le champ des possibles car en tant que manager ou producteur tu ne peux pas assister à tous les concerts et passer des heures à aller d’un compte Soundcloud à un autre en espérant trouver la perle rare ! Elise n’est pas là pour remplacer l’humain, c’est seulement un outil d’aide à la découverte. À la fin, c’est quand même un être humain qui prend la décision, qui a un coup de coeur et qui signe un artiste.

Elise est un outil d’aide à la découverte et à la décision. Mais à la fin, c’est toujours un être humain qui a un coup de coeur et signe un artiste.

Est-ce qu’avoir été musicien te rend plus crédible dans cet univers ?

Bien sûr, parce qu’en tant que musicien, je sais de quoi je parle. Les algorithmes ça fait peur, ça rend les gens un peu frileux, mais toute l’équipe est passionnée de musique. Ça nous rend plus convaincants et aussi plus vigilants.

Quelles sont les perspectives futures ?

Elise c’est un process technologique qui est duplicable dans beaucoup d’autres domaines comme le cinéma, le sport, la mode etc. Le but c’est de pouvoir, à termes, coter les acteurs, les réalisateurs, les sportifs, les influenceurs, les blogueurs etc. Et, pourquoi pas, se coter soi même.

 Comment tu vois le secteur de la musique dans 20 ou 30 ans ?

Je crois que l’on tend vers de l’open-source musical car tous les musiciens peuvent créer chez eux et proposer gratuitement leur production sur n’importe quelle plateforme de streaming sans demander l’accord de qui que ce soit.  À titre personnel, j’aimerais que l’écoute de la musique soit gratuite mais que l’expérience d’une performance live demeure payante, et peut-être même qu’elle soit plus cher qu’elle ne l’est aujourd’hui. Parce que c’est l’expérience unique que tu dois récompenser.

J’aimerais que l’écoute de la musique soit gratuite mais que l’expérience d’une performance live demeure payante.

Comment jongles-tu aujourd’hui entre vie personnelle et vie professionnelle ?

Pour moi la vraie réussite c’est justement quand tu n’arrives plus à distinguer la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle. Si je me lève à 6h le matin pour aller travailler, je suis content et j’ai hâte ! C’est ça que j’essaie d’insuffler aux équipes. Je ne dis jamais “je vais au boulot” ou “je travaille”, je me lève tous les matins pour m’amuser et parler musique.

Question bonus, qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?

GoGo Penguin, un groupe de jazz contemporain et Paradis, un groupe français.

Pour moi la vraie réussite c’est quand tu n’arrives plus à distinguer la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle.

http://elise.tech/

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Interview : Agathe Morelli
Photos : Marie Ouvrard
Illustration : Beaucrew