Pierre-Emmanuel Grange - Microdon © Encore Magazine

 « Des mecs qui m’ont dit non, il y en a eu plein et je l’ai fait. »

En mission au Mexique, Pierre-Emmanuel a eu une révélation en découvrant qu’il avait accepté sans le comprendre l’arrondi à la caisse. Autrement dit, il venait de faire un don de quelques centimes à une association en un coup de carte bleue. De retour en France et bien décidé à mettre en place ce concept de « micro don » il a créé une entreprise solidaire qui compte aujourd’hui 9 salariés et a déjà collecté presque 2 millions d’euros.

Qu’est-ce que tu voulais faire petit ?

Pilote ou astronaute, comme tout le monde !

A priori, tu n’es ni pilote, ni astronaute, qu’est-ce qui s’est passé ?

J’ai grandi… J’ai toujours été attiré par les nouvelles technologies. J’ai fait mes études en Angleterre, puis un troisième cycle dans une école de commerce et d’ingénieur à Lyon. Dans les universités où je suis passé, ils étaient super en avance. Très vite, j’ai commencé à coder et à aimer ça. Ensuite j’ai intégré un programme pour jeunes diplômés chez General Electrics. Tous les deux ans, tu changes de mission, tu vas d’un pays à l’autre, c’est très formateur. Puis j’ai été envoyé au Mexique, c’est là-bas que j’ai découvert le concept de l’arrondi.

Tu fais des courses, tu en as pour 40,87 pesos, tu paies 41 et la différence va à une œuvre de charité.

Dans un moment de solitude à la caisse d’un supermarché, donc…

C’est ça, car à l’époque je ne connaissais que trois mots d’espagnol : Si (oui), cerveza (bière) et beso (un baiser)… Et me voilà en train de faire mes courses ; à la caisse, on me pose une question ; comme je ne comprends rien, je réponds « si ». Finalement ça m’a coûté plus cher car en fait j’avais dit oui au « redondeo », l’arrondi. Tu fais des courses, tu en as pour 40,87 pesos, tu paies 41 et la différence va à une œuvre de charité.

Je suis tombé amoureux du principe, je trouvais ça génial ! D’autant plus qu’on a vraiment un toc collectif qui est d’arrondir. Par exemple, quand tu fais un plein d’essence, tu essaies toujours d’arriver à un chiffre rond alors que tu paies par carte bleue. Donc je suis rentré en France en me disant qu’il fallait absolument mettre en place ce truc-là.

J’imagine que tu as commencé par contacter quelques organismes ou ONG ?

J’ai d’abord essayé de voir si l’idée pouvait intéresser la grande entreprise américaine pour laquelle je travaillais. Ils m’ont gentiment expliqué que ce n’était pas tout à fait l’optique de mon programme, mais que je pouvais mener ça en parallèle, ce que j’ai fait.

J’ai contacté plein d’associations et je leur ai envoyé des mails en leur disant : « Il y a ça qui existe au Mexique, c’est génial, pourquoi est-ce que vous ne le mettez pas en place ? ». Je n’avais aucun retour, pas de réponse… J’ai réalisé plus tard que des petits jeunes de 20 ans qui les approchent parce qu’ils veulent changer le monde, il y en a toutes les semaines. J’ai quand même eu un ou deux retours d’ONG qui m’ont dit : « Quand tu l’as mis en place, tu nous appelles ! ». J’ai été un peu piqué au vif et je me suis dit que j’allais me lancer et le faire.

Je n’avais aucun retour, pas de réponse… J’ai réalisé plus tard que des petits jeunes de 20 ans qui les approchent parce qu’ils veulent changer le monde, il y en a toutes les semaines.

Comment as-tu réussi à tester un tel projet ?

En informatique, il faut faire des tests, créer un pilote. J’ai donc créé une association loi 1901 et je me suis entouré de potes pour prouver que ça pouvait marcher. J’ai fait un premier test dans un magasin avec un dispositif qui s’appelle la carte MicroDON, un petit flyer papier avec un code barre qui permettait aux gens de donner 1 ou 2 euros. Ça a super bien marché et je me suis fait repérer par une grande ONG qui m’a proposé de travailler 6 mois chez eux et de me salarier pour monter mon projet. C’était parfait parce que mon employeur ne m’aurait jamais viré sachant qu’il m’avait formé.

C’était un bon tremplin, d’autant que le président de cette ONG est Jacques Attali et qu’il a un certain réseau.

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Tu connaissais déjà l’entreprenariat social et ce que ça représentait ?

J’ai découvert ce que c’était en lisant le livre « 80 hommes pour changer le monde ». Il a été écrit par deux étudiants qui ont fait un tour du monde à la rencontre de ceux qui entreprennent pour l’intérêt général.

C’est là que j’ai compris qu’il fallait que je monte une entreprise sociale. Une boîte qui a non seulement un modèle économique mais aussi un impact social. J’ai donc créé MicroDON en 2009.

J’ai compris qu’il fallait que je monte une entreprise sociale. Une boîte qui a non seulement un modèle économique mais aussi un impact social.

Concrètement, quel est le principe ?

C’est le principe de la générosité embarquée. L’idée est de greffer une opportunité de don dans les transactions du quotidien pour permettre au citoyen de donner quelques centimes ou euros à des associations à partir des actes de la vie courante (tickets de caisse, relevés bancaires, bulletins de salaire…).

Par exemple, on a mis en place le don sur salaire dans une trentaine d’entreprises comme Accenture, La Française des Jeux, Pepsi Co, etc. L’entreprise met en place l’arrondi sur salaire puis double les dons. Tout cet argent est ensuite distribué à différentes associations que l’entreprise ou les salariés peuvent choisir.

Sur l’arrondi à la caisse, on déjà a presque 400 magasins Franprix investis dans le projet, Nature et Découvertes, on est présents dans quelques magasins Casino… L’objectif est que notre petit logo devienne reconnaissable partout et par tout le monde.

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Une entreprise solidaire est une structure « différente » des autres ?

On a un agrément préfectoral – « entreprise sociale et solidaire » – et cet agrément nous est donné car on respecte un certain nombre de principes. On a des valeurs fortes comme l’encadrement de la lucrativité sur les salaires ou les dividendes, et on est attachés à une gouvernance participative. Tous nos fonds sont des fonds solidaires qui ont investi chez nous à cause de notre impact social.

Vous fonctionnez grâce à des subventions ?

Non, on ne peut pas vivre de subventions et 100 % des dons vont aux assos. On vend des prestations aux entreprises pour lesquelles on met en place l’arrondi. On les aide sur toute la communication, la technique… pour que le réflexe s’étende.

Mon grand-père disait : « L’été, il y a un temps pour tout. Un tiers de ton temps doit être consacré au travail, l’autre tiers à toi, ta famille et tes amis, et le dernier tiers, tu dois le consacrer aux autres ».

D’un point de vue personnel, tu aurais pu faire une brillante carrière dans l’informatique ou la finance, pourquoi avoir choisi de développer ce projet ?

Je pense que j’avais un terrain favorable dans ma famille, en raison de mon éducation judéo-chrétienne. Mon grand-père disait : « L’été, il y a un temps pour tout. Un tiers de ton temps doit être consacré au travail, l’autre tiers à toi, ta famille et tes amis, et le dernier tiers, tu dois le consacrer aux autres ». Je dois t’avouer qu’on n’était peut-être pas très bons dans la répartition des tiers, mais ce sont des trucs qui marquent !

J’ai aussi été bénévole, brancardier à Lourdes, je suis parti sur des chantiers en Afrique, je suis sensible aux causes humanitaires en général. Mais étudiant, j’étais comme tout le monde, je ne pensais qu’à moi et j’étais très bien dans mon petit monde !

C’est vraiment cette idée de l’arrondi que j’ai trouvée géniale, et ce livre qui m’a vraiment ouvert l’esprit. Dans la préface, Maximilien Rouet dit qu’il y a toute une génération soixante-huitarde qui s’est rangée et qui a un peu oublié toutes ses belles idées, ses cafés-philo… Et aujourd’hui, notre génération a ça en tête, mais on vit la mondialisation et on s’adapte à ses codes en se disant qu’il y a peut-être un juste milieu à trouver, des solutions pragmatiques, doublées d’un impact social.

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Des gens ont été importants et t’ont aidé dans le montage de ce projet ?

Je pense que dans notre parcours, il y a deux grands patrons qui ont cru en nous, Philippe Clerc (PDG de l’ADP-GSI) et Jean-Paul Mochet, le directeur général de Franprix. Ils m’ont aidé et inspiré. Mais celui sans qui je n’aurais jamais pu faire ça c’est Olivier, mon ancien manager, mon associé. On est un vrai binôme. Je le dis, entreprendre seul, c’est pas possible.

Il faut avouer qu’en France, on a encore un petit problème. En général, on commence d’abord par te dire non.

Ça a été dur ?

C’était long… Les 3, 5 premières années sont compliquées et il faut s’accrocher, avoir des étoiles dans les yeux et la passion.

Quand je disais que je voulais développer ce projet, on me regardait gentiment en me disant : « Tu veux mettre ça en place dans la grande distribution ? Pour des associations ? Bonne chance, tu n’y arriveras jamais… »… Je me suis accroché à mon rêve et voilà. Parce qu’il faut avouer qu’en France, on a encore un petit problème. En général, on commence d’abord par te dire non. Mais les non te forgent, te construisent, tu retravailles ton projet… Ça fait partie de ta courbe d’apprentissage.

Aujourd’hui, on est 9 salariés plus quelques stagiaires. A ce jour, on a collecté 1 600 000 euros, l’année dernière 800 000 euros. Voilà, les petits ruisseaux commencent à faire des grandes rivières…

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Aujourd’hui, quand un jeune de 20 ans vient te voir en te proposant un projet, qu’est-ce que tu lui dis ?

C’est déjà arrivé et parfois je n’y crois pas du tout ! Une fois, un entrepreneur est venu me voir et je lui ai dit : « Écoute, je ne crois pas du tout en ton idée, je pense que ça ne va pas marcher mais surtout ne m’écoute pas ! ». Parce que moi, des mecs qui m’ont dit non, il y en a eu plein et je l’ai fait.

Je suis dans un secteur où je rencontre plein de gens qui ont envie de se bouger et de voir l’envie des autres, c’est un bon shoot de bonheur…

Qu’est-ce qui te motive au quotidien ?

La grande chance que j’ai aujourd’hui, c’est la diversité de personnes qu’on arrive à rencontrer : des bénéficiaires, des bénévoles des associations, etc. On va jusqu’à vivre des expériences et des challenges comme faire un TED devant 500 personnes, rencontrer des décideurs dans des salons privés, être envoyé par le Ministère des affaires étrangères à l’ONU… C’est incroyable d’avoir ces opportunités.

Et surtout, je suis dans un secteur où je rencontre plein de gens qui ont envie de se bouger et de voir l’envie des autres, c’est un bon shoot de bonheur…

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Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait se lancer dans un projet ?

Je pense qu’il faut être patient et persévérant parce que ça peut prendre beaucoup, beaucoup de temps. Ensuite, il faut être pragmatique et toujours tester son idée avant même de créer une boîte ou de concevoir son logo. Il n’y a pas besoin de beaucoup de moyens pour ça.

Et sinon, l’un des meilleurs conseils que j’ai reçus, c’est celui d’un de mes investisseurs – sûrement le plus gros en France – c’est Mr Pôle Emploi, qui aide beaucoup les entrepreneurs parce qu’il leur permet de conserver leurs Assedic pour créer leur entreprise. J’ai assisté à une réunion où ils faisaient un parallèle avec l’immobilier, expliquant qu’il y a 3 règles : l’emplacement, l’emplacement, l’emplacement. Et dans l’entreprenariat ces 3 règles sont : le démarchage, le démarchage, le démarchage. Il y a une seule chose qui compte, c’est de réussir à vendre ton truc.

www.microdon.org

PE Grange © Beaucrew