maximepascal_encore-37

« Je préfère travailler sur un spectre hyper large en étant très à l’écoute des connexions qu’il peut y avoir. »

A 30 ans, Maxime Pascal est un chef d’orchestre pas comme les autres. C’est un punk. Sans baguette ni étiquette, il s’affranchit des codes pour jouer des techniques électroniques dans la musique classique. « Hors-cadre » ou « sans concession », il parcourt aujourd’hui le monde en dirigeant les orchestres les plus prestigieux et développe sa propre formation, le Balcon. 

Qu’est-ce que tu voulais faire petit ?

Comme beaucoup d’enfants j’ai voulu faire plein de trucs mais je dessinais beaucoup notamment des bandes dessinées. Donc je pense que le métier que j’ai fait le plus longtemps, c’est dessinateur. J’ai aussi voulu être joueur de casino professionnel !

Quel métier font tes parents ?

Ils sont musiciens. Mon père est tromboniste, il fait du jazz traditionnel et ma mère est prof de piano et de musique dans un collège.

Tu as grandi dans la musique ?

Oui, j’allais toujours aux concerts de mon père et j’attendais la fin des cours de piano de ma mère après l’école. À la maison il y avait beaucoup de musique. J’ai commencé à jouer du piano à 5 ans puis je suis passé au violon à 7 ans, c’est devenu « mon instrument ».

J’ai commencé à jouer du piano à 5 ans puis je suis passé au violon à 7 ans.

Tu as fait ton apprentissage au conservatoire ?

En fait j’ai grandi à Carcassonne où il n’y avait pas de conservatoire donc j’ai étudié mon instrument dans l’école de ma mère contrairement à plein d’autres musiciens qui sont allés au conservatoire très jeunes. Moi j’y suis rentré tard, à 14 ans, à Tarbes puis à Bayonne.

Tu avais déjà des ambitions dans la musique ?

Non pas du tout. En fait, c’est vraiment quand j’ai eu mon bac et qu’il a fallu que je choisisse une voie et que je me suis dit que je pourrais en faire mon métier. Il faut dire qu’en France l’apprentissage de la musique est vraiment conçu dès le départ comme une formation préprofessionnelle. C’est à dire que les enfants sont préparés (au conservatoire) à savoir jouer d’un instrument au point qu’ils puissent en faire leur métier. C’est super intéressant.

J’imagine que ça demande une grande exigence, ça ne doit pas être toujours une partie de plaisir ?

La notion de plaisir est une notion qui n’existe pas chez l’enfant, c’est quelque chose qui arrive plus tard mais il y a quand même une espèce de joie et de fascination à jouer d’un instrument… La musique est un truc de sensations. Moi le truc avec lequel j’ai vraiment accroché c’est l’orchestre. Jouer avec les autres, répéter le matin, faire les concerts le soir, à quarante, c’est hyper excitant. Après l’autre truc excitant c’est de jouer sur scène. On dit par exemple que la musique est une vocation mais pour moi la mienne est plus d’être sur scène que de jouer d’un instrument.

maximepascal_encore-74

maximepascal_encore-63

Donc à 14 ans tu entres au conservatoire, à cette époque tu écoutes quoi comme style de musique ?

J’écoutais plein de trucs très différents. J’ai toujours écouté beaucoup de musique américaine comme Michael Jackson, Earth Wind and Fire, Chicago, beaucoup de funk, de pop anglaise, du punk, beaucoup de hip-hop ou de chanson française comme Gainsbourg. Par contre je n’ai jamais écouté de rock, je ne sais pas pourquoi… J’écoute pour me documenter et savoir ce que c’est mais ce n’est pas mon truc. Et à partir de 20 ans j’ai aussi commencé à écouter beaucoup de techno et d’électro.

 Je voulais faire plein de choses et tout mener de front en même temps.

Donc après ton bac, par quoi as-tu commencé ?

J’étais à Bayonne donc j’ai commencé par m’inscrire à tous les cours différents possibles puis je suis arrivé au Conservatoire de Paris. Je voulais faire plein de choses et tout mener de front en même temps. Et c’est un truc que j’ai gardé d’ailleurs. À ce moment-là je faisais du violon, de la musique de chambre, de l’orchestre, de la musicologie, de l’écriture, de l’analyse… 40 000 trucs quoi… Sur différents types de répertoires… Je ne me vois pas du tout faire les choses les unes après les autres.

Tu n’as qu’une vie pour explorer ce qui t’intéresse le plus, c’est une course contre la montre, et de toute façon ça ne suffira pas !

Pourtant dans la musique classique on pourrait penser qu’il faut se spécialiser dans l’étude d’un instrument ou d’une technique ?

Oui c’est vrai et d’ailleurs il est normal de se spécialiser car tu n’auras jamais le temps de lire toutes les partitions, comme tu n’auras jamais le temps de lire tous les livres ou de regarder toutes les vidéos Youtube. Tu n’as qu’une vie pour explorer ce qui t’intéresse le plus, c’est une course contre la montre, et de toute façon ça ne suffira pas ! Donc je pense que les gens se sont spécialisés pour aller le plus loin possible dans un domaine.

Moi je préfère travailler sur un spectre hyper large en étant très à l’écoute des connexions qu’il peut y avoir, et en essayant de faire en sorte que les choses s’inspirent les unes des autres.

Quand tu fonctionnes comme ça, tu développes aussi des méthodes de travail qui font que tu vas de plus en plus vite ! Ce que je cherche c’est une virtuosité de ça… C’est pouvoir passer de la casquette de chef d’orchestre à celle de producteur d’un spectacle ou de chef invité. Et de la même manière, pouvoir jouer des choses très classiques comme des choses plus récentes voire électriques.

maximepascal_encore-66

maximepascal_encore-29

C’est peut être aussi l’idée de s’éloigner constamment des choses pour y revenir…

Mais ce n’est pas une blague quand on dit que certains chefs d’orchestre passent leur vie sur des partitions car à chaque fois ils découvrent de nouvelles choses. Il y a une profondeur incroyable dans l’étude de la musique, des partitions et du langage… C’est un océan !

Il est – dans tous les cas – important de revenir parce que tu n’as jamais fait le tour. Il s’agit aussi de créer des pôles, des lieux dans lesquels tu vas revenir plus souvent que d’autres…

Il me semblait plus important de jouer et d’être sur scène plutôt que d’être à l’école.

Pour en revenir à la chronologie, tu as monté ton orchestre à l’âge de 20 ans en parallèle de ta formation ?

Oui, je suis entré en cours de direction d’orchestre à 20 ans mais je n’y suis resté qu’un an car en même temps j’ai créé mon orchestre, le Balcon, et j’ai commencé à faire des concerts. Il me semblait plus important de jouer et d’être sur scène plutôt que d’être à l’école. Je suis aussi devenu chef d’orchestre de « l’Orchestre Impromptu » (amateur) et j’ai commencé comme ça.

maximepascal_encore-10

maximepascal_encore-79

maximepascal_encore-41

Comment on crée son propre orchestre ?

Au départ on était plusieurs étudiants et on avait cette envie de créer un orchestre sonorisé avec un micro sur chaque instrument. Et au fur à mesure, en croisant de plus en plus de gens à la cafétéria, on a monté un truc et fait un premier concert… Petit à petit c’est devenu une vraie compagnie et aujourd’hui ça marche super bien.

C’est naturel pour toi d’être « chef » ?

Oui plutôt… Au départ c’était une forme d’assurance et une nécessité aussi puisque le projet s’est structuré autour des compétences de chacun et c’était la mienne. Ça s’est fait très naturellement.

Je ne voulais pas utiliser une baguette tant que je n’en n’aurais pas compris l’utilité.

C’est quoi un bon chef d’orchestre ?

En réalité il y a 300 ans il n’y avait pas chef d’orchestre. C’est un besoin qui est venu plus tard quand on s’est rendu compte que ça pouvait aller plus vite avec quelqu’un qui avait les partitions de tout le monde.

Aujourd’hui, le rôle du chef d’orchestre est d’aider les musiciens pour que tout aille plus vite et on lui délègue une part importante de l’interprétation sur les tempos, la couleur… Donc un bon chef d’orchestre est celui qui va permettre aux musiciens de bien jouer. Il fait aussi le lien entre le plateau et la salle. C’est un peu celui qui fait danser tout le monde ensemble.

maximepascal_encore-55

maximepascal_encore-57

J’ai remarqué que tu n’utilisais pas de baguette, pourquoi ?

Non je n’en ai pas pour plusieurs raisons. Au départ, j’admirais des chefs d’orchestre qui n’en avaient pas comme François-Xavier Roth et comme c’étaient un peu des modèles… Et aussi parce que je ne voulais pas utiliser une baguette tant que je n’en n’aurais pas compris l’utilité. Et je n’ai toujours pas compris même si je sais que c’est historique.

Quand tu fais ce que tu veux faire et que tu ne fais pas de concession, tu te retrouves très vite « hors cadre ».

Tu es carrément punk en réalité…

Oui c’est sûr que j’aime bien le côté très instinctif du punk. Nous on évolue dans un environnement hyper standardisé, où on explique tout et où tout est justifié.

Au début j’étais hyper énervé de devoir me justifier à chaque fois que je faisais un truc différemment. Quand tu fais ce que tu veux faire et que tu ne fais pas de concession, tu te retrouves très vite « hors cadre ».

Aujourd’hui, je suis un peu à la mode parce que j’ai gagné des prix et que Le Balcon marche bien mais au départ c’était compliqué ! Les institutions me disaient : « Vous faites quoi ? De la musique contemporaine ? Ancienne ? » Toutes grandes institutions avec lesquelles je travaille aujourd’hui ont eu du mal à comprendre et ont longtemps cherché à me faire rentrer dans un cadre. C’est la même chose avec les journalistes d’ailleurs. Il a fallu un peu de patience…

maximepascal_encore-70

maximepascal_encore-40

Tu as remporté le Young Conductors Award à Salzbourg en 2014, pourquoi avoir passé ce concours ?

On évolue dans un milieu où il y a beaucoup de concours. Les musiciens passent des concours tout le temps pour entrer et pour sortir des conservatoires, des orchestres… Et comme je n’en n’avais pas fait beaucoup, je me suis dit que ce serait bien et que ça m’aiderait à préparer les autres musiciens à le faire… Et en fait ça a marché ! Ça m’a apporté beaucoup même s’il y a un musicien qui s’appelait Bartók qui disait « les compétitions c’est pour les chevaux, pas pour les artistes ». C’est une façon de voir les choses.

Aujourd’hui, quelle est ton ambition ?

Je n’ai pas vraiment d’ambition particulière si ce n’est que je voudrais continuer à diriger mon orchestre et les autres en tant qu’invité à haut niveau.

Maxime Pascal

Vous avez droit à UN SEUL objet sur une île déserte, qu’est- ce que vous prenez ?

Une cigarette ou bien un briquet. Je n’arrive pas à choisir.

*

Retrouvez l’interview Express de Maxime Pascal dans le numéro 2 de Encore.

www.lebalcon.com

*

Interview : Marie Ouvrard
Photos : Pierre Bdn
Illustration : Beaucrew