À côté d’elle, Reese Witherspoon dans « Wild » est une petite joueuse et Frédéric Lopez n’a qu’à bien se tenir. Elle, c’est Linda Bortoletto. Originaire des Hauts-de-France, cette Franco-Indonésienne de 35 ans a une histoire digne d’un film hollywoodien. Mariée à 24 ans, promise à une brillante carrière, elle a décidé de tout plaquer il y a quelques années pour partir vivre l’aventure. Son aventure. Découvrir l’inconnu et surtout se découvrir, elle-même. De la Somme à l’Alaska, de Paris à la Sibérie… Itinéraire d’une baroudeuse des terres lointaines.

Est-ce que petite, tu te disais déjà « je serai aventurière » ?

Eh bien oui, ça a toujours été un rêve ! J’ai grandi à la campagne, dans la Somme (très exotique, n’est-ce pas !) et au grand désespoir de ma mère qui me prenait pour une sauvage, je préférais la compagnie des animaux à celle des gens. Je passais tout mon temps dehors, à jouer dans la nature, à faire des cabanes et des chasses au trésor. Et quand j’étais à la maison, je lisais des récits d’aventures ou regardais en boucle « Indiana Jones ». Et puis, j’avais une mère indonésienne et un père pilote d’hélicoptère qui voyageait énormément. En Asie et surtout en Afrique. Donc je crois que j’avais ça dans les gènes. Sauf qu’un jour, je me suis rendue compte que, malheureusement, « aventurière » ce n’était pas un vrai métier.

Comme Indiana Jones, tu aurais pu devenir archéologue…

Mais bien sûr ! C’était mon idée. Sauf que quand j’ai commencé à m’intéresser vraiment à ce métier, je me suis dit : « non, en fait, archéologue, c’est chiant. Il faut creuser pendant dix ans pour espérer trouver quelque chose ». Bref, j’ai compris que la vie d’Indiana Jones, ce n’était pas la vraie vie.

Et à la vraie vie, tu vas y être confrontée très jeune. Tu as 11 ans quand tes parents se séparent et c’est une première épreuve pour toi…

Oui, d’autant plus que ma mère décide de partir vivre dans le sud et qu’il faut donc à cette époque, devant le juge aux affaires familiales, que je choisisse avec lequel des deux je veux vivre. C’est un choix impossible à faire à cet âge-là… Mais mon grand frère qui, lui, était majeur, avait décidé de rester là où nous vivions avec notre père et donc je suis restée avec eux, tout simplement parce qu’à 11 ans, je ne me voyais pas quitter ma maison, mon école, mes amis, mon frère. Et je crois aussi, qu’inconsciemment, je sentais que mon père aurait besoin de plus de soutien que ma mère face à cette épreuve. Je voulais être là pour lui. Et dans mes plans, je voulais surtout être indépendante le plus tôt possible pour ne pas être un poids supplémentaire pour lui.

J’avais toujours en moi ces envies de voyage et d’action, je me suis orientée vers le métier de pilote de chasse.

Quelle orientation choisis-tu alors ?

Au lycée, j’ai fait une filière scientifique et comme j’avais toujours en moi ces envies de voyage et d’action, je me suis orientée vers le métier de pilote de chasse. Bon, j’ai certainement dû aussi faire un transfert vis-à-vis de mon père, lui-même pilote. En tout cas, je me suis dit : pourquoi pas moi ? Donc après le bac, j’ai fait une prépa scientifique (maths sup, maths spé) avec une spécialité écoles militaires car la seule façon d’accéder à ce métier c’était d’entrer dans l’armée de l’air.

Mais là, alors que jusqu’ici, tu avais tout réussi haut la main, tu es recalée…

Oui, gros coup dur. Quand tu passes le concours pour devenir pilote de chasse, tu as une visite médicale super complète avec plusieurs jours de tests en tout genre. Et alors que tous les voyants étaient au vert, le dernier jour, en regardant mes radios, l’inspecteur détecte une scoliose au niveau du dos, ce qui me rendait inapte au siège éjectable et donc au métier de pilote.

À cause d’une vertèbre, c’est ton rêve qui s’écroule ?

Ah mais complètement. L’annonce du verdict a été super brutale ! D’autant que généralement les militaires ne sont pas du genre à prendre des pincettes… Et je me souviens très bien, je me suis effondrée en larmes dans le bureau de l’inspecteur. Le pauvre, il était complètement démuni. J’ai mis du temps à m’en remettre. J’avais une petite vingtaine d’années et c’était mon premier gros échec.

Je me suis effondrée en larmes dans le bureau de l’inspecteur.

Tu dois alors changer tes plans. D’une vie dans les airs, tu passes du jour au lendemain à la vie… de bureau. Dur, non ?

Au début, pas trop. Parce qu’après ça, j’ai bifurqué vers la gendarmerie. Je suis devenue lieutenant à la gendarmerie de Roubaix. À ce moment-là, j’étais la première femme à officier à ce poste dans le Nord et la plus jeune au niveau national. Et là, il y avait de l’action. J’étais en charge de cent cinquante gendarmes répartis sur plusieurs unités. J’étais sur le terrain. Je me sentais utile pour la société. C’était très prenant. Bref, je ne m’ennuyais pas. Non, tout bascule plutôt le jour où je suis mutée au ministère des Finances à Paris. Ce qui pour tout le monde aurait été considéré comme une super promotion, pour moi, c’est une énorme désillusion. Je pouvais dire adieu à mes rêves de voyage et de liberté.

Au même moment, tu rencontres un homme et tu te maries, à 24 ans. Te voilà alors définitivement installée dans une vie bien rangée…

C’est ça… Rien qui ne dépasse. Mon mari aussi était officier de gendarmerie. Tout allait bien pour nous deux. Moi, ma carrière montait en flèche. Sauf que je sens à ce moment-là qu’il y a quelque chose en moi qui cloche. Que je ne suis pas à ma place. Dès que j’ai des vacances, je pars faire du trekking, de l’alpinisme. J’ai ce besoin de liberté, de plus en plus fort en moi. Et à côté de ça, je vois ma vie qui file à la manière d’un train, tout droit sur des rails.

Je me rends compte alors que je me suis complètement plantée dans mes choix, que je me suis totalement oubliée. Que je suis devenue, malgré moi, quelqu’un d’autre.

Sauf que le train déraille… Tu peux nous raconter ce qui t’a poussée à changer de vie ?

En effet, un jour, alors que j’ai 27 ans, mon père meurt. Et c’est là où le couvercle explose. Je me rends compte alors que je me suis complètement plantée dans mes choix, que je me suis totalement oubliée. Que je suis devenue, malgré moi, quelqu’un d’autre. Et là, non seulement je dois faire face à l’extrême douleur que je ressens d’avoir perdu le premier homme de ma vie, mon père, mon modèle, mais en plus je dois surmonter mon propre échec à la fois sur le plan professionnel et personnel.

Et tu décides alors de tout plaquer ! Ton job et ton mari…

Oui. Finalement, bizarrement, le décès de mon père c’est beaucoup de souffrance mais aussi une certaine forme de libération. Puisque j’ouvre enfin les yeux sur ma situation et décide qu’il faut en changer. Donc en quelques mois, je déménage, divorce, fais pas mal de voyages seule. Je commence à renouer avec mes émotions. Même dans la douleur, je sens que je commence à renaître et je finis par démissionner de Bercy.

En quelques mois, je déménage, divorce, fais pas mal de voyages seule. Je commence à renouer avec mes émotions.

Pour partir vivre une grande aventure. Comment se fait le choix de cette première destination ?

Ça faisait déjà quelque temps que je mûrissais le projet d’un grand voyage avant de revenir à une vie « classique », une sorte de gros break pour poursuivre mon travail d’introspection. Mais je voulais faire quelque chose de vraiment spécial. Quelque chose que peu de gens ont déjà fait. J’avais envie de grands espaces, de montagnes. Alors un soir, chez moi, je m’installe devant une mappemonde et me concentre sur la Sibérie. Et là, mon regard se fige sur la péninsule qui est à l’Extrême-Orient russe : le Kamtchatka. J’ai ensuite lu tout ce qui existait sur cette région et très vite, c’est devenu une évidence, une obsession. Je voulais partir là-bas à tout prix.

La suite de l’interview dans le numéro 3 de Encore disponible sur clubencore.fr !

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Interview : Elodie Boutit
Photos de Laurence Revol pour Encore

Un soir, chez moi, je m’installe devant une mappemonde et me concentre sur la Sibérie. Et là, mon regard se fige sur la péninsule qui est à l’Extrême-Orient russe : le Kamtchatka.

J’ai trouvé une PME dans la Somme qui commercialisait des cadenas et qui lançait une gamme spéciale développement durable. Ils ont accepté de financer la totalité de mon projet pour pouvoir communiquer autour de mon aventure.

J’avais besoin de cette phase de dépouillement total, d’oublier qui j’étais devenue. Donc ça passe par manger par terre, avec les mains, faire tes besoins dans la nature, ne pas se laver car même si c’est l’été, l’eau est beaucoup trop froide.

J’aime repousser les limites : je me sens en vie de cette manière.

http://lindabortoletto.com