Laurent Moreau - Topito © Encore Magazine

« C’est pas parce qu’on écrit une connerie qu’il ne faut pas bien le faire. »

Laurent Moreau est le co-fondateur de l’un des sites les plus drôles et successful du moment : Topito. Lui et son associé Benoît Parizot ont démarré avec une idée simple : faire des listes sur tout et n’importe quoi. Et ça marche. Aujourd’hui, ils comptent 15 millions de visites par mois et développent de nouvelles activités. Voilà une bonne blague de collègues qui les fait toujours rire…

Où as-tu grandi ?

J’ai grandi à Tours et j’y ai fait mes études jusqu’au jour où j’ai compris qu’il fallait que je parte parce que je n’y trouverais pas de boulot. Et aussi quand j’ai réalisé que je ne me voyais pas vivre, aimer et mourir au même endroit.

Qu’est-ce que tu voulais faire petit ?

Je voulais être footballeur puis journaliste sportif, j’ai toujours aimé ça. Depuis tout petit, mon père me faisait lire l’Equipe, donc pour moi c’était normal ! Et puis je trouvais sympa l’idée de faire un travail dans lequel tu parles de choses quotidiennes. Comme le sport faisait partie de mon quotidien, ça m’allait très bien de me dire que ça pouvait être mon travail. Finalement, j’ai fait une maîtrise de sociologie et en parallèle j’ai passé une licence d’histoire.

On m’a demandé si je savais écrire, j’ai répondu « bien sûr » et j’ai écrit des textes à leur montrer le jour même…

Comment on intègre une start-up très prometteuse (Kelkoo) après une maîtrise de sociologie ?

Ça s’est fait un peu par hasard… Après ma maîtrise, je me suis installé à Paris avec ma copine et j’ai commencé une formation de webmaster. C’était vraiment les débuts d’internet à l’époque des modems… Au bout de deux mois de contrat de qualif’ chez Kelkoo, ils m’ont proposé un job. Ça me plaisait bien, je m’entendais bien avec les gens et il commençait vraiment à se passer un truc avec le web.

Même si moi, ce que je voulais avant tout, c’était écrire, il a fallu que je comprenne comment ça fonctionnait. J’ai appris à coder mais ça n’était pas ma place. Donc quand un jour on m’a demandé si je savais écrire, j’ai répondu « bien sûr » et j’ai écrit des textes à leur montrer le jour même… C’est comme ça que je suis devenu rédacteur.

Comment a évolué ton métier pendant toutes ces années ?

Je suis resté chez Kelkoo de 2000 à 2009. On a commencé dans une petite salle où on fumait dans les bureaux jusqu’à 3h du mat’, puis on est devenu une boîte de 500 personnes puis 5 000 après le rachat par Yahoo.

J’ai fini par travailler sur l’Europe à un poste auquel je n’aurais jamais imaginé postuler. D’ailleurs, j’ai toujours eu le syndrome de l’imposteur, je me disais que quelqu’un allait finir par me dire : « Monsieur c’est terminé, maintenant il faut partir ! ». Mais ça n’est pas arrivé et c’est d’ailleurs là-bas que j’ai rencontré Benoît, mon associé, avec qui on a commencé à lancer des petits trucs pour rigoler, puis Topito.

 On avait fait un premier site tout bête qui te permettait de sous-titrer des vidéos en écrivant ce que tu voulais.

Des petits trucs pour rigoler ?

On voyait beaucoup de choses passer sur internet. Comme ce qu’on faisait au quotidien, c’était pas hyper drôle, on a testé plusieurs trucs. Par exemple, on avait fait un premier site tout bête qui te permettait de sous-titrer des vidéos en écrivant ce que tu voulais. C’était la coupe du monde de rugby donc on l’avait adaptée pour pouvoir sous-titrer le haka des All Blacks. Comme ça a marché, on a fait un petit site qui s’appelait Remixito puis on a décidé d’en lancer un autre, Topito, sur lequel on posterait un article par jour sous forme de liste.

J’avais lu le livre « Haute Fidelité » de Nick Hornby, dans lequel une bande de loosers londoniens écrivent des listes comme « la liste des musiques qu’ils voudraient à leur enterrement ».

D’où est venue cette idée de liste ?

J’avais lu le livre « Haute Fidelité » de Nick Hornby, dans lequel une bande de loosers londoniens écrivent des listes comme « la liste des musiques qu’ils voudraient à leur enterrement ». Je trouvais que ce format permettait de parler de tout de manière super ouverte. Donc un jour, en rentrant de « la réunion de trop » avec mes deux collaborateurs, on s’est dit : « Si on faisait un site avec des listes et des tops sur tout et n’importe quoi  ? ». Bien sûr au début ça n’avait aucune autre vocation que celle de nous faire marrer, et pourquoi pas d’être lus, mais c’était tout.

Topito © Encore Magazine

Quel a été votre premier top ?

C’était « les 10 bonnes raisons de créer Topito » ! Au départ, on a voulu l’orienter pop culture, cinéma, musique… et puis il y a eu des trucs très très cons tout de suite.

Par exemple, Benoît était fainéant donc il avait écrit une liste intitulée « les 2 soundwriters qui finissent en Vaughan » : déjà il n’y avait absolument rien dans ses tops ! Puis on a fait « les plus belles moustaches du cinéma français »… On s’était fixé un top par jour donc des potes écrivaient aussi et c’est devenu de plus en plus collaboratif.

C’est resté comme ça pendant un moment puis on a commencé à faire les choses de manière plus organisée parce qu’on avait de plus en plus de lecteurs.

Je venais de refuser 2 boulots, j’avais déjà 2 enfants donc il fallait que ça puisse me nourrir dans les années à venir.

A quel moment c’est devenu plus qu’un « loisir créatif » ?

En 2009, j’ai été invité à quitter Kelkoo, enfin je me suis fait virer quoi (suite au rachat de Kelkoo par des anglais) et je me suis dit que plutôt que de trouver un travail ailleurs, je pourrais monter un site. A l’époque, Topito commençait à se faire connaître, on avait entre 200 et 300 000 visiteurs par mois, ça aurait été con de ne pas continuer…

J’ai proposé aux 3 associés de départ de faire un vrai truc en insistant sur l’idée que « si on le fait, on le fait vraiment ». Je venais de refuser 2 boulots, j’avais déjà 2 enfants donc il fallait que ça puisse me nourrir dans les années à venir. Finalement, on s’est lancé tous les deux avec Benoît. On est allé voir un expert-comptable, on a déposé des statuts, pris des locaux et on a décidé de foncer. C’était en octobre 2010.

Vous avez réussi à rentabiliser le site rapidement ?

Disons qu’au début, quand tu fais les comptes, tu te dis : « Bon, c’est pas ça qui va me faire manger en fait, ça n’est pas possible ». Donc on a cherché une régie publicitaire et après quelques refus, on a trouvé et commencé à vendre un peu de pub. On vendait aussi des tops à Yahoo. Les choses se sont faites assez naturellement même si on l’a un peu forcé ! On a réussi à trouver différentes sources de revenus qui ont fait qu’on n’avait pas à dépendre uniquement de la pub, ce qui aurait été assez problématique…

Laurent Moreau - Topito © Encore Magazine

Comment a évolué votre nombre de visiteurs ces dernières années ?

En septembre 2009, on avait 200 à 300 000 visiteurs par mois, aujourd’hui on est à 8,5 millions.

Aujourd’hui, combien êtes-vous à travailler sur Topito ?

On a une équipe de 10 personnes : des rédacteurs, des graphistes, des vidéastes, une personne en charge du business développement et un community manager.

Ça s’est fait au fur et à mesure. On a d’abord embauché un copain rédacteur en chef puis des stagiaires à qui on a proposé des postes. A chaque fois que l’on recrute une nouvelle personne, on crée de nouveaux besoins car on se rend compte qu’ils peuvent nous apporter quelque chose en plus qu’on ne faisait pas jusqu’à maintenant.

J’ai pris conscience que j’étais un chef d’entreprise et pas un animateur de colo.

Quel est ton quotidien ? Tu continues à écrire des tops ?

Avec Benoît, pendant très longtemps, on a eu du mal à se détacher de ce que l’on produisait mais aujourd’hui la logique veut que je m’en éloigne. On a 10 personnes qui bossent avec nous pour produire le site donc elles attendent autre chose de moi que de faire leur job.

Je m’en suis vraiment rendu compte lors d’un séminaire en les écoutant parler. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que j’étais un chef d’entreprise et pas un animateur de colo.

Topito © Encore Magazine

Tu ne l’avais pas vraiment envisagé comme ça ?

Et bien en fait, on se voit plus comme des artisans que des entrepreneurs. Quand j’entends ce mot, je vois des démarches de stratégies à moyen terme, des gens avec des chemises à carreaux, des mises en place de ratios économiques… Nous, on a monté notre boîte sans business plan. D’ailleurs, pour nous, ça n’était pas vraiment une boîte, on s’est retrouvés dans un train déjà en marche.

C’est nous qui l’avons fait démarrer parce qu’il y avait une possibilité de rails mais on ne savait absolument pas où ils nous emmèneraient. On s’est juste dit : « Tiens, par là, ça a l’air sympa ». On pense que notre naïveté nous a fait beaucoup de bien.

On se voit plus comme des artisans que des entrepreneurs (…) On pense que notre naïveté nous a fait beaucoup de bien.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous pousse à continuer et vous motive ?

On a toujours envie de faire plus ! Mon expérience m’a fait comprendre que la durée de vie d’une boîte comme la nôtre n’est pas de 30 ans, donc il faut vraiment en profiter. C’est pour ça que je dis souvent à tous les gens avec qui je travaille : « Profitons tous de ce que la boîte peut nous offrir au niveau personnel au-delà d’un salaire mensuel ». Si l’un fait du stand up, essayons de lui donner de la visibilité, si un autre veut écrire des petits bouquins, profitons du fait d’avoir accès à des éditeurs.

On ne sait pas ce qu’on fera demain et j’ai vraiment envie que si un jour ça se termine, on sorte tous d’ici en se disant qu’on s’est vraiment super bien marrés et que ça nous servira pour le futur. Si tu sors de Topito juste en te disant : « Je sais écrire des tops », malheureusement ce n’est pas recyclable.

 Topito © Encore Magazine

Quels sont vos projets ?

L’un de nos derniers projets est la soirée stand-up qu’on a lancée parce qu’une personne de l’équipe s’est mise à écrire des sketches et les jouer. Du coup, on a organisé une soirée Topito où on a tous ramené du monde et ça c’est super bien passé. Puis on en a fait une deuxième, une troisième… et maintenant on en fait une tous les mardis et une plus grande une fois par mois. On se lance aussi dans la vidéo, on va sortir d’autres livres, une boutique…

On continue d’aller là où on a envie parce qu’on sait qu’on aurait beaucoup de mal si on ne fonctionnait pas comme ça. Ce n’est pas la fête tous les jours, il y a des choses qu’on aime moins mais ça fait partie du package. Mais quand j’arrive le matin, je suis sûr de me taper au moins un fou rire dans la journée en faisant ce qui me plaît, donc ça me suffit largement pour me lever !

Je n’ai pas envie de théoriser la réussite mais il faut être conscient de sa chance même si on a beaucoup travaillé pour ça, alors qu’on n’en donne pas forcément l’impression. Disons qu’on essaie de se marrer sérieusement.

C’est pas parce qu’on écrit une connerie qu’il ne faut pas bien la faire.

Quel conseil donnerais-tu à un jeune fou qui voudrait se lancer dans un projet ?

Je dirais : « Vas-y, il faut se lancer, mais si tu le fais, fais le vraiment ». Et surtout, « choisis vraiment quelque chose qui te plaît, parce que tu vas y passer des heures ! »

www.topito.com

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