Produire en France, améliorer les conditions de travail des artisans dans l’hexagone et partout dans le monde, faire le choix de matières durables et labellisées, recycler les vêtements…Il y a des dizaines de façons de participer à la mouvance et avoir une marque biologique, éthique et équitable. Aimer la mode oui, être responsable aussi. 

La Fashion Revolution Week, qui a eu lieu à Paris fin avril, a fait parler d’elle. Organisée tous les ans dans 92 pays par le collectif anglais du même nom, l’événement fait émerger de nouvelles pistes de réflexion sur l’industrie de la mode. L’occasion pour les marques et les consommateurs d’échanger, de sensibiliser et d’être sensibilisés à travers, cette année, des conférences, des interviews, une street radio et le désormais célèbre hashtag “Who made my clothes?”.

Fashion Revolution Week – Paris, Avril 2017
Fashion Revolution Week – Paris, Avril 2017

Si de nombreuses marques ont participé à l’événement éphémère, beaucoup s’engagent aussi depuis des mois ou des années pour faire de la mode un terrain de jeu équitable. Équitable pour les gens qui produisent les 80 milliards de vêtements que nous consommons chaque année. Équitable pour la planète extrêmement polluée par l’industrie. Équitable pour l’économie afin qu’elle cesse de céder aux règles la fast fashion : délocalisation des usines, salaires misérables, conditions de travail effroyables, non-qualité des produits distribués….Bref, équitable pour tous, pour une consommation raisonnée et raisonnable.

Le combat ne date pourtant pas d’hier.
“La Fashion Revolution Week c’est une très belle initiative mais la réflexion a été lancée depuis des décennies ! Les marques françaises se sont engagées récemment, mais cela fait plus longtemps encore que les anglais et les allemands se sont engagés sur ce terrain, pas uniquement les créateurs ou les marques mais aussi les citoyens.” explique Isabelle Quéhé, coordinatrice du mouvement en France et à l’origine de Universal Love, une association lancée en 1995 qui promeut et encourage les bonnes pratiques dans l’industrie de la mode, avec trois combats principaux : le respect de l’homme, le respect de l’environnement, et la sauvegarde des savoirs-faire artisanaux.

La crise économique qui a frappé l’univers du textile en 2009-2010 a contraint les marques en difficulté à repenser leur modèle de production. À la difficulté économique s’est ajoutée en 2013 la prise de conscience humaine lors de la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh. Isabelle Quéhé la définie comme « l’un des moteurs d’une prise de conscience internationale du public, encourageant les marques à plus de transparence. » Il s’agit désormais d’acheter un vêtement en vérifiant et en souscrivant à un état d’esprit.

« La catastrophe du Rana Plaza est l’un des moteurs d’une prise de conscience internationale du public, encourageant les marques à plus de transparence. »

Plus qu’une tendance, c’est une véritable mouvance car “se poser des questions sur ce qu’on mange, sa provenance, sa méthode de fabrication, est devenu un réflexe pour un grand nombre de personnes. Ce réflexe est en train d’être transposé dans la mode.” explique Guillaume Doval, créateur de la marque Loom.
Un parti encore risqué car, en faisant le choix de produire des vêtements avec respect pour les hommes et la planète, ces marques prennent le temps et ne peuvent pas assumer les contraintes imposées par les usines et les fournisseurs. Comme l’explique Clarissa Acario pour sa marque Wylde, “À cause de notre taille et de nos petites quantités des productions, nous ne sommes pas toujours prioritaires auprès de nos fournisseurs dans les plannings de production ou de fabrication des matières.”

Petit tour d’horizon d’un centième des possibilités si demain, toi aussi, tu veux participer au projet, être attentif à la manière dont sont fabriquées tes culottes ou lancer une marque éco-responsable.

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Respecter les hommes et leurs conditions de travail

La catastrophe du Rana Plaza, et les milliers de morts et de blessés que la chute du bâtiment a entraînés, a réveillé les consciences. Ceux qui travaillent pour l’industrie de la mode doivent pouvoir le faire en sécurité, dans la dignité et être justement rétribués.

Aurélie Guilbaud a créé Black Verveine après une prise de conscience similaire : “J’ai quitté mon poste dans une grosse boîte de textile car j’étais de plus en plus en désaccord avec le milieu. Lors d’un déplacement en Chine en 2013, j’ai pris une énorme claque. Ça a été un vrai déclic, et j’ai démissionné à mon retour en France. Car faire de la mode oui, mais certainement pas comme ça, au détriment des autres. Cela a confirmé mon intuition, je voulais créer ma propre marque, quelque chose de différent et de très engagé sur les questions des conditions de travail.”
Sébastien Kopp et François-Ghislain Morillion, à la tête de Veja, expliquent qu’ils ont décidé de produire au Brésil pour des raisons similaires : “On a décidé de produire au Brésil car c’est un pays où les syndicats sont très forts et où les conditions de travail et les horaires sont respectés”. De même, la team de la marque de chaussures Perús, créée en 2014, s’emploie à payer les artisans au juste prix, proportionnellement au coût de la vie dans chaque ville de production et à respecter la durée légale du travail au Pérou s’élevant à 44 heures de travail par semaine avec deux jours de repos hebdomadaire.

Veja

« On a décidé de produire au Brésil car c’est un pays où les syndicats sont très forts et où les conditions de travail et les horaires sont respectés. »

C’est aussi pour une meilleure répartition des richesses que des marques comme Veja et Loom ont fait le choix de ne pas faire de publicité. Les sommes allouées à la communication et le marketing peuvent alors être redistribuées tout au long de la chaîne de production. “D’un point de vue économique, la basket c’est l’un des produits qui cristallise le plus de dépenses marketing. Les grands groupes écrasent les dépenses de fabrication pour faire un maximum de publicité. On s’est dit que si on décidait de lancer une marque sans publicité, on pourrait fabriquer une basket pour un coût six à sept fois supérieur aux autres mais en la vendant au même prix…C’est là notre différence par rapport aux autres. Au lieu de passer du temps à créer des campagnes de communication, on passe notre temps sur le terrain à améliorer la chaîne de production.” confiaient Sébastien et François-Ghislain dans une précédente interview.

Développer une économie locale

Pour les trois compères de Perús, développer leur marque au Pérou est aussi l’occasion de créer de la valeur pour une économie locale, tout en mettant en avant la mode, le savoir d’un pays ainsi que le travail de trois familles d’artisans péruviens. De la même façon, lorsque Aurelyen est parti avec son compère Matthieu en 2003 en Amérique Latine, ce n’était pas pour créer une marque de vêtements mais pour aider une école de couture. « Il n’y a eu aucune préméditation ou analyse stratégique de notre part, simplement un cri du coeur, suite à la rencontre avec des couturiers dans les bidonvilles de Lima. » Et même en passant d’un petit projet solidaire anodin à la marque Misericorida, Aurelyen n’a jamais perdu de vue son objectif : “Mettre en avant des produits fabriqués avec les meilleurs matériaux locaux et issus d’un artisanat de grande qualité. Pour assurer cette qualité de création, nous respectons toutes les lois locales et participons, par notre activité, au développement du Pérou. » 

Misericordia

“Faire de la mode au Pérou incluait toute une partie artisanale, et c’est l’idée de le faire avec les gens du pays qui m’a plu. »

L’idée de participer à une économie locale se retrouve aussi en France.
Si les matières premières sont importées, les marques comme Le Slip Français ou Black Verveine ont fait le pari de la conception et de la fabrication 100% Made in France. Aurélie explique son choix : “La fabrication se fait à Nantes car je veux voir les gens avec qui je travaille, échanger avec eux sur la marque, construire ensemble un univers, donner du travail dans ma région. La première collection a été réalisée par des ouvrières qui avaient été licenciées d’anciennes usines. Cela permet de créer un réseau de compétences et de confiance.”
C’est aussi le pari de la marque 1083 km, la “relookalisation”. Le nom de la marque est le fruit d’une réflexion simple : 1083, c’est le nombre de kilomètres qui sépare les deux points les plus éloignés de l’hexagone. L’idée est donc de produire en France, et grâce à cette production locale, presque la totalité du prix du jean (86€ sur 89€) est répartie dans l’économie locale, donc française.

Évidemment, produire en France diminue nettement l’impact écologique causé par le transport des marchandises. Pour les productions étrangères, Veja privilégie par exemple le transport par voie maritime.

Loom
Loom
Loom
Privilégier des matières biologiques

Pour produire des vêtements, il faut de la matière. Les marques comme Patagonia ou Ekyog, s’emploient à utiliser des matières biologiques pour le maximum de leurs produits et la marque Picture a, quant à elle, éliminé le pétrole de ses combinaisons de surf.
Wylde s’engage à choisir des fournisseurs avec des engagements environnementaux et sociaux forts. Le filateur qui fournit la fibre de coton recyclée, avec qui nous travaillons sont en collaboration direct avec des associations de collecte des vêtements et le processus de transformation de la fibre recyclée est non énergivore et sans teinture, car ils utilisent la couleur d’origine des fibres. Les tisseurs sont labellisés et collaborent également au développement durable avec le traitement des eaux, et la non-utilisation des produits interdits.” explique Clarissa.
Mais Aurélie de Black Verveine rappelle que atteindre ces différentes quêtes est un objectif de chaque instant : “Les matières bio sont difficiles d’accès pour les petits créateurs. Il faut beaucoup fouiner pour trouver les bonnes sources et faire quelque chose de viable et de tenable sur le long terme.”

Veja

« Les tisseurs sont labellisés et collaborent également au développement durable avec le traitement des eaux, et la non-utilisation des produits interdits.”

Recycler

Le recyclage est une deuxième option dans le choix des matières. Picture ré-utilise par exemple ses affiches et autres bâches publicitaires pour en faire des sacs car finalement “Rien ne perd, rien ne se crée, tout se transforme.” déclarait déjà le chimiste Antoine Lavoisier au XVIIIe siècle. C’est le parti pris de Smith, AB et Oussman, les co-fondateurs de la marque française La Draft qui propose des collections entièrement up-cyclées. Smith nous explique le concept de la marque : “Notre équipe arpente les friperies pour sélectionner des pièces de seconde main dont la qualité et le potentiel sont invisibles pour la plupart. L’équipe récupère également des vêtements dans son entourage et des chutes de vêtements chez des couturiers pour optimiser au maximum le processus de récupération et de revalorisation du textile.” L’idée est donc de porter plusieurs fois des vêtements en le transformant plutôt que d’en acheter de nouveaux, indéfiniment.
Car aujourd’hui, comme l’explique Guillaume de Loom, “On consomme deux fois plus de vêtements qu’il y a 20 ans, pourtant il y a toujours sept jours dans la semaine. Les vêtements ont perdu de leur valeur symbolique et de leur valeur réelle pour devenir des produits jetables. Il faut donc se concentrer sur la durabilité des produits.”

« On consomme deux fois plus de vêtements qu’il y a 20 ans, pourtant il a toujours sept jours dans la semaine. Les vêtements ont perdu de leur valeur symbolique et de leur valeur réelle pour devenir des produits jetables. »

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Réunir toutes ces qualités est un idéal car il faut bien le reconnaître, difficile pour les marques de se revendiquer parfaitement éthiques au vue de ce qu’englobe le terme même. Sur son site Internet, Veja dédie par exemple un espace à l’explication des obstacles rencontrés dans la quête du label “éthique” et des moyens déployés pour les surmonter . L’espace nomme et décrit les limites qu’il faut encore franchir car une marque n’est pas éthique par essence et de manière pérenne.

Aurélie de Black Verveine explique d’ailleurs que “ si les vêtements sont fabriqués en France c’est un vrai plus, mais si c’est au détriment de la matière, par exemple utiliser du coton conventionnel et donc non biologique, ça ne marche pas. Ou si, inversement, les matières sont bonnes mais ne sont pas réalisées dans le respect des êtres humains, ça ne fonctionne pas non plus. C’est tout process qui compte. Il faut toujours se demander “Est-ce que quelqu’un est en train de payer de sa qualité de vie pour ce que je consomme ?”

Black Verveine © Lucie Sassiat photographies

Et Orsola de Castro, co-fondatrice du mouvement Fashion Revolution avec Carry Somers, de conclure “Il n’y a pas un problème qui soit plus pressant que les autres : certaines personnes seront plus préoccupées par l’aspect social et de la façon dont cela affecte les personnes, la santé et la sécurité, les salaires des travailleurs, tandis que d’autres sont plus enclins à surveiller l’aspect environnemental, la toxicité et la pollution produites par la production, les déchets et la dégradation de l’environnement menant au changement climatique. Finalement, c’est l’intégralité de l’industrie de la mode qu’il faut remettre en question.”

« C’est tout process qui compte. Il faut toujours se demander : est-ce que quelqu’un est en train de payer de sa qualité de vie pour ce que je consomme ?”