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« Quand on lance une boîte à deux, il faut être sûre que l’autre va travailler autant que soi »

Gabrielle et Claire : l’une est ingénieur et hypra carrée, l’autre a un profil plus commercial, marketing et créa… À elles deux, elles ont trouvé la recette magique pour leur duo : une start-up nommée Nubio. Des cures détox bio à base de jus de légumes et de fruits frais pressés à froid. En deux ans, elles ont développé leur marque, organisé leur production dans des locaux en plein cœur de Paris, embauché une petite dizaine de salariés et géré une levée de fonds de près de 400 000 euros… 

Dans quel environnement avez-vous grandi l’une et l’autre ? 

Gabrielle : Moi, je suis l’aînée d’une famille de cinq enfants, élevée en région parisienne. Une famille hyper unie. Mon père travaillait dans la finance et ma mère était pédiatre. Je crois que dans notre ADN, il y a deux choses : l’amour de la bonne cuisine et le goût pour l’entreprenariat. Mon père a monté une boîte, mon frère a monté une boîte et moi j’ai toujours adoré créer des choses.

Claire : Changement de décor ! Moi, je suis née dans un petit port de pêche : Douarnenez, à l’extrême ouest de la Bretagne. Chez moi, c’était la bohème, une famille très bio… Mes parents étaient profs. À la maison, on avait notre potager, on allait tous à la pêche, on était adhérents Biocoop : parmi les premiers dans la région…

Dans notre ADN, il y a deux choses : l’amour de la bonne cuisine et le goût pour l’entreprenariat.

Et petites,  de quoi rêviez-vous ?

Claire : Très petite, il paraît que je voulais devenir « pâtissière sans frontière » parce que j’adorais faire des gâteaux et que je rêvais de voyager. Plus tard, je me souviens que pour prendre le contre-pied de ma famille de bohèmes, je rêvais d’un univers super bourgeois : me marier et avoir trois enfants… C’était ça, mon but dans la vie !

Gabrielle : Moi, au départ, comme j’avais quatre frères et sœurs, j’ai beaucoup joué à la maîtresse, puis au restaurant… J’inventais beaucoup de choses liées à la nourriture.

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Quelles études vous choisissez de faire après le lycée ?

Gabrielle : Moi, j’ai failli faire médecine… J’étais hyper indécise en sortant du Bac. Et puis finalement j’ai fait une prépa bio avant d’entrer en école d’ingénieur agronome, à Montpellier : SupAgro. Tout au long du cursus, je cherchais vers quoi m’orienter après et en dernière année, j’ai eu le déclic. J’ai participé à un concours d’innovation alimentaire pour lequel on devait monter un projet de A à Z, et il se trouve qu’on a gagné un prix. A posteriori, je me dis que c’est en montant ce projet, que j’ai ressenti cette envie de me lancer dans l’entreprenariat.

Claire : J’ai eu mon Bac S à Douarnenez, dans le pire lycée de Bretagne ! Et je suis partie à Brest faire une prépa écoles de commerce (ce qui d’ailleurs ne plaisait pas tellement à mes parents…), avant de rentrer à l’ESC Grenoble. Et je me suis spécialisée dans tout ce qui était internet et contenu.

Comme je n’ai pas du tout cette éducation du monde de l’entreprise, c’était une découverte et j’ai eu beaucoup de mal à m’adapter à ce monde-là.

Entre l’école d’ingénieur pour l’une et l’école de commerce pour l’autre, ça a dû être facile de trouver un job à la sortie ?

Claire : Oui et non parce que je ne savais pas vraiment ce que j’avais envie de faire en sortant d’école de commerce, j’avais juste envie d’avoir un bon job. Je suis partie vers le conseil mais je me suis rendu compte assez vite qu’être employée ne me convenait pas… J’étais trop surinvestie, obsédée par bien réussir ma mission et pas assez politique. Comme je n’ai pas du tout cette éducation du monde de l’entreprise, c’était une découverte et j’ai eu beaucoup de mal à m’adapter à ce monde-là.

Gabrielle : Moi aussi, je crois que j’ai été un peu déçue de mes premiers pas dans le monde du travail. À la sortie de l’école, je suis rentrée chez Danone dans la section Eau. Je me souviens avoir été très bien accueillie, avoir eu très vite des responsabilités, des  personnes à manager, l’équipe était super mais je trouvais qu’on perdait beaucoup de temps à faire des tas de petites choses à la main comme à remplir des fichiers Excel au lieu de travailler vraiment sur des projets. Et finalement, à chaque fois qu’on avait des moments de pause, on réfléchissait à des idées de boîte à monter. Et ça faisait marrer tout le monde parce que moi j’avais toujours des nouvelles choses à proposer, ça allait de monter une crèche chez Danone à planter des trucs sur les toits… Après mon CDD, ils m’ont proposé un CDI mais comme je faisais de la logistique, on voulait me cantonner à ça et même si j’aimais ça, le fait de solutionner des problèmes, je ne voulais pas faire que ça. Alors j’ai refusé.

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Et c’est après ces premières expériences en demi-teinte que vous vous rencontrez…

Gabrielle : C’est ça. Avant de monter notre projet ensemble, on a d’abord travaillé dans la même start-up pendant un an. C’était en 2012. La boîte s’appelait Hello Fresh. Et pour la petite histoire, Claire était arrivée 15 jours avant moi et c’est elle qui m’a recrutée…

Claire, on peut parler de cet entretien d’embauche ?

Claire : J’ai une image qui me revient… Gabrielle, tu avais mis une jupe rouge et des bottes à talons… Pourquoi ?!? Et je me souviens qu’elle n’a fait que de me parler de son projet de fin d’études, du fameux prix qu’elle avait remporté ! En tout cas, à la fin, je me suis dit : OK, elle, elle peut complètement tenir une boîte dans le domaine de l’agroalimentaire et en plus, elle colle parfaitement à l’esprit start-up où il faut beaucoup donner de soi.

Claire était arrivée 15 jours avant moi et c’est elle qui m’a recrutée…

C’était quoi cette start-up ?

Gabrielle : Hello Fresh, c’était une start-up qui livrait des box de produits frais avec des recettes et tous les ingrédients pour les réaliser. C’était du e-commerce.

Et qui faisait quoi là-bas ?

Gabrielle : Claire vendait le produit et moi je le fabriquais. Ce qui était génial, c’était qu’il fallait aller très vite et qu’il y avait de l’argent pour nous le permettre. En plus on était très responsabilisées et libres d’entreprendre des choses. C’est là qu’on s’est rendues compte qu’on était très complémentaires.

Claire : Moi j’étais fascinée par ce que Gabrielle faisait. Elle est très terrain : la logistique, l’optimisation des coûts, aller à Rungis et mener une équipe d’intérimaires…

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A quel moment avez-vous décidé de vous associer et de lancer Nubio ?

Gabrielle : Hello Fresh a fermé en février 2013 et on s’est vraiment dit qu’on montait Nubio ensemble 6 mois plus tard. Mon frère était en train de monter sa boîte à cette époque-là, j’évoluais pas mal dans cette mouvance de jeunes entrepreneurs et ça me faisait vraiment envie.

Claire : De mon côté, j’avais super peur en fait, je n’arrêtais pas de passer des entretiens dans tous les sens. On avait juste le chômage, l’une comme l’autre.

Gabrielle : Oui ça nous a bien aidé d’ailleurs ! Et finalement même si c’est Claire qui flippait le plus, c’est elle qui a eu l’idée…

Hello Fresh a fermé en février 2013 et on s’est vraiment dit qu’on montait Nubio ensemble 6 mois plus tard.

Quelle était l’idée de départ ? 

Claire : À cette époque, j’étais à fond dans les trucs bio, healthy, j’écrivais pour Le Fooding sur les restos sains, je faisais du yoga et j’ai découvert les jus de légumes frais et leurs bienfaits incroyables sur la santé. Alors je me suis acheté un extracteur, je mettais tous mes légumes bio dedans et je faisais des tests comme ça. Bon, ils étaient imbuvables paraît-il mais moi j’aimais bien.

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Et tout de suite tu penses à Gabrielle ?

Claire : Oui, très très vite. Au départ, en fait, j’y réfléchis de mon côté, je trouve le nom Nubio, un début de concept, mais je n’arrivais pas à concrétiser mon idée. Et ça a vraiment pris tout son sens quand je me suis associée à Gabrielle. Toute seule, ça restait juste une idée, un rêve… Il me fallait quelqu’un de plus terre à terre pour le mettre en œuvre.

Gabrielle : Quand Claire m’a parlé de son idée, j’ai presque dit oui tout de suite… J’étais charmée par l’idée mais je n’y connaissais rien du tout là-dedans. Elle m’a conseillé quelques lectures et je crois que trois jours plus tard, j’étais totalement convaincue de l’énorme potentiel du truc. Ce qui m’a persuadée c’est que tous les fruits et légumes seraient hyper frais, qu’on n’allait pas rajouter des espèces de poudre de perlimpinpin pour faire joli ou meilleur, qu’on n’allait pas raconter n’importe quoi, que c’était tous les bienfaits de nos fruits et légumes qu’on allait sublimer pour en faire profiter nos clients. J’ai voulu qu’on s’y mette très rapidement ! Il faut dire aussi que techniquement, c’est hyper compliqué à faire et ça, moi, évidemment, j’adore. En plus d’être bon, il faut que ce soit beau et stable dans le temps : autant d’enjeux et de contraintes qui m’ont emballée.

Ça a vraiment pris tout son sens quand je me suis associée à Gabrielle. Toute seule, ça restait juste une idée, un rêve…

Vous aviez de la concurrence à l’époque ?

Claire : Au départ, en 2013, il n’y avait personne sur ce créneau-là, mise à part une marque allemande qui faisait des jus à la centrifugeuse et proposait des cures. Mais leur produit est très différent du nôtre. Et en France, je crois qu’un produit comme ça, de qualité, c’était très attendu. C’est ça notre grande chance, on a lancé Nubio vraiment au bon moment !

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Comment s’est passé le lancement ? Vous aviez un capital de départ ?

Gabrielle : Non, au début on n’avait pas d’argent ! Pendant les trois premiers mois, on travaillait chez Claire ou chez moi. On avait 5 000 euros à toutes les deux et pas un centime de plus et on vivait grâce à notre chômage.

On a trouvé un entrepreneur super sympa qui a accepté de nous prêter son labo gratuitement.

Comment vous produisiez vos jus ? 

Gabrielle : On a acheté une première petite machine et les premiers jus, on les a fait dans notre salon… Mais dès qu’on a vendu, on a dit : allez maintenant, on va dans un labo et on fait ça dans les règles. On ne voulait prendre aucun risque. L’alimentaire et surtout le cru, c’est très compliqué et sans le respect strict de certains process, on peut vite faire n’importe quoi. Pour le coup, sur l’image comme sur la qualité, on a tout de suite été très exigeantes l’une comme l’autre.

Claire : Et on a trouvé un entrepreneur super sympa qui a accepté de nous prêter son labo gratuitement. C’était totalement inespéré. Avant ça, partout où on était allées frapper en demandant de nous prêter un petit coin de cuisine, on nous faisait payer minimum 200 euros à chaque fois qu’on avait besoin de l’utiliser…

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Il vous a fallu beaucoup de temps avant que l’activité devienne rentable ?

Claire : Au bout de deux mois, on a commencé à vendre nos produits. Bon, au départ, notre clientèle, c’était essentiellement nos proches. Et clairement, on les obligeait presque… Les premiers jus, c’était vraiment pas terrible, il faut le dire… Et la première cure complète, à notre premier vrai client en ligne,  quelqu’un qu’on ne connaissait pas, c’était en décembre 2013.

Gabrielle : Oui, je m’en rappelle très bien parce que je suis rentrée exprès à Paris pour la produire. Le client avait choisi une cure Intense de 5 jours !

Claire : S’il y a un conseil à retenir pour les entrepreneurs, c’est de tout de suite vendre son produit. Nous, on avait toutes les deux un côté un peu control freak et hyper perfectionnistes mais on s’est lancées dans la vente très vite quand même et on a vraiment bien fait. Tant qu’on ne vend pas son produit, on ne peut pas savoir s’il a du potentiel et on ne peut pas enclencher la machine.

S’il y a un conseil à retenir pour les entrepreneurs, c’est de tout de suite vendre son produit.

Comment vous êtes-vous développé ? 

Gabrielle : Au début, finalement, les seuls coûts qu’on avait étaient liés à la production, un peu de matières premières et un peu de packaging mais c’est tout. On n’avait pas d’autres coûts puisqu’on ne se payait pas et qu’on n’avait pas de locaux. Et donc en vendant dès le début, ça nous a permis de gagner de l’argent et de le réinvestir et on a grandi comme ça, très vite finalement.

Claire : En mars, on a pu prendre notre premier local, puis on a embauché notre première salariée, à mi-temps, en avril, pour nous aider à produire. En plus de nos cures détox en vente sur internet et produites à la demande, on a fait aussi de la vente à l’unité même si ce n’était pas prévu au début. Le premier à nous avoir repérées, c’est Alain Ducasse ! Truc de dingue… Au départ, on a même cru que c’était une blague… Mais non, il voulait nos jus dans ses restaurants… Puis il y a eu Fauchon, le café Sénéquier, la Grande Épicerie du Bon Marché, plusieurs Biocop aussi.

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L’an dernier, vous avez réalisé votre première levée de fonds …

Claire : On avait besoin de recruter, d’aménager notre nouveau labo et de faire un peu plus de marketing… Alors on s’est lancées dans cette histoire de levée de fonds. Ça a été un véritable chemin de croix parce qu’on ne savait pas du tout faire. Au départ, on parvenait à convaincre des gens d’investir et puis finalement ils lâchaient le projet en cours… Bref, ça a été très compliqué et en même temps très formateur. À l’arrivée, on a réussi à convaincre 19 business angels. Un par un, on est allées leur raconter l’histoire de Nubio. Aujourd’hui d’ailleurs ils continuent de nous suivre, de nous aider par moment, de nous conseiller. Et tout ça nous a permis de lever près de 400 000 euros.

À l’arrivée, on a réussi à convaincre 19 business angels.

À quoi ressemblent vos journées maintenant, deux ans après le lancement ? 

Gabrielle : En gros, un jour sur deux, l’une de nous deux vient à 8 h pour réceptionner les livraisons. Ensuite, moi, je fais l’opérationnel le matin : j’organise la production du jour en fonction des commandes qui sont tombées la veille ou pendant la nuit. L’équipe arrive à 9h30, il faut que tout soit prêt à cette heure-là. Après, je bosse beaucoup sur la recherche et le développement pour toujours essayer d’innover, de s’améliorer. Il y a aussi la partie management dans la cuisine. Bref, on ne s’ennuie jamais.

Claire : Ça c’est vrai. Et puis après tout ça, il nous reste tout l’administratif ! Moi, le reste de la journée, je m’occupe de toute la partie ventes : le site, les newsletters, les rendez-vous  pour montrer le produit, les shootings…

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Si vous deviez retenir un grand moment de bonheur depuis le début de cette aventure…

Gabrielle : Pour moi, c’est l’aventure en tant que telle qui est forte ! Quand on se pose et qu’on regarde tout ce qu’on a fait en deux ans… La marque, le labo, les produits, les clients… On se dit Wahou, quand même ! Ça, de manière générale, c’est hyper réjouissant.

Claire : Pour moi, c’est surtout les gens qu’on a rencontrés grâce à Nubio : nos prestataires, nos clients… On a fait des rencontres incroyables, hyper stimulantes grâce à notre boîte. 

Gabrielle : Ah et aussi le jour où on s’est payées ! Au bout d’un an et demi… Je m’en rappelle, j’ai dit à mon mari : « ma première paye,  ce ne sera pas pour le compte commun… Ça passera dans les soldes et les restos ! »

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Interview : Elodie Boutit / Photos : Romain Kuhn
Illustration : Beaucrew

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www.nubio.fr