© Corentin Fohlen/ Divergence. Paris, France. Paris, 3 fevrier 2017. Portrait de Pedro Winter, DJ et producteur de musiques electroniques. Ici au siege de son label ED Banger Records, dans Paris.

Le 13 septembre dernier, Pedro Winter était sacré Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Une récompense pour 20 ans de carrière au service de la musique, de l’art et de la nuit. Autodidacte, l’ancien manager des Daft Punk est aujourd’hui un patron de label adulé des fluokids. En 2003, il lançait EdBanger Records, point de réunion d’une grande famille musicale qui s’est étoffée en 14 ans de musique, de clips awardifiés et de grosses teufs. Pedro a le nez fin, il a signé quelques gros succès de la musique électronique internationale : Cassius, DJ Mehdi, Sebastian, Mr Oizo et le duo Justice aux 500 000 albums. Pourtant, l’adresse n’a pas changée et il reçoit toujours dans le même bureau rue Ramey.

Il y a tellement de souvenirs, de disques et de récompenses dans ce petit bureau que je ne sais pas par quoi commencer. J’ai 40 minutes pour parler des 20 ans de carrière d’un homme d’1m95. Je commence par l’inscription sur son sweat : 75.

Pedro, qu’est-ce qu’on fait quand on grandit à Paris ?

On fait du skate. Je dis souvent que le skateboard m’a sauvé la vie. J’ai découvert ça en 1989, j’avais 14 ans et j’ai vécu cette passion pendant 10 ans. C’est ce qui m’a ouvert les yeux, fait grandir et choisir une route un peu alternative. J’adorais ce côté subculture, avant-gardiste et subversif, en marge de ce qu’on pouvait nous proposer dans les médias généralistes. Je pense que le skate m’a apporté ce troisième oeil ou cette troisième oreille pour aller fouiller un peu dans ce qui se passait sur le bas-côté, que ce soit dans la mode, l’art ou la musique.

Je pense que le skate m’a apporté ce troisième oeil ou cette troisième oreille pour aller fouiller un peu dans ce qui se passait sur le bas-côté, que ce soit dans la mode, l’art ou la musique.

Tu avais des ambitions ou une idée de ce que tu voulais faire à cette époque ?

En fait j’ai toujours été fasciné par les backstages… Ma mère s’occupait des relations publiques à RTL donc j’ai passé pas mal de temps en coulisses de concerts ou d’événements. Je savais que j’aimais bien l’idée d’être derrière la scène, en cuisine, et préparer ce qui allait se passer. Je ne savais pas encore sous quelle forme : manager, avocat… Comme j’avais une espèce d’envie de justesse ou de justice, je me suis inscrit en fac de droit. Et j’y suis resté 3 mois.

Tu es devenu DJ à 19 ans. Comment as-tu découvert la musique électronique ?

Avec les gars du skate. C’était début des années 90 et moi j’écoutais plutôt du métal. Et un jour, alors qu’on skatait au Palais de Tokyo avec une bande de copains, l’un d’eux nous a dit « Venez il y a une rave à Porte de la Chapelle”. À l’époque j’habitais à Crimée et on est partis à pied en se disant que c’était pas loin ! On a traversé toutes les cités du 19e, le chemin a été long, et on est arrivés dans une rave qui s’appelait Spasme. Je me suis “Wouah qu’est-ce que c’est que ce truc ?” Après ça, je n’ai plus jamais lâché l’affaire. Puis ça a été un cheminement naturel que je recommande souvent aux gens qui aiment la musique électronique : j’ai acheté des disques et une platine pour vivre l’expérience jusqu’au bout. J’ai investi aussi dans un sampler et une boîte à rythmes et c’est comme ça que je suis devenu DJ.

© Corentin Fohlen/ Divergence. Paris, France. Paris, 3 fevrier 2017. Portrait de Pedro Winter, DJ et producteur de musiques electroniques. Ici au siege de son label ED Banger Records, dans Paris.

On dit de toi à cette époque : “Toujours avec des énormes lunettes, il alterne les couleurs les plus vives et utilise un baril de lessive comme sac à mains. » C’est vrai ça ?

Alors c’est vrai, j’ai eu les cheveux de toutes les couleurs, c’était le milieu des années 90 ! Et ce n’était pas un baril de lessive mais une boite de Kelloggs dans laquelle je mettais des bonbons que je distribuais aux soirées. J’avais même été invité sur le plateau de Nulle Part Ailleurs par Frédéric Taddeï, j’avais 20 ans !

C’est à ce moment-là que tu reçois un coup de fil de David Guetta ?

En fait j’ai commencé à mixer aux Folies Pigalle parce que j’y étais trois soirs par semaine à danser non-stop et c’est comme ça qu’Axel le directeur artistique m’a dit : “ tu viens tout le temps, les gens t’aiment bien, il y a une espèce d’émulation autour de toi, est-ce que tu aimerais faire ta propre soirée le jeudi soir ? “ Puis les Guetta qui venaient de reprendre le Palace m’ont proposé de faire les soirées du vendredi soir au Fumoir, une espèce de mini-club à l’étage. C’était tout petit, mais je proposais une soirée beaucoup plus ouverte. Ma petite fierté c’était d’y faire rentrer des gens qui n’arrivaient pas à rentrer au Palace ! Il y avait des skateurs, des gays, des gens de la mode, tout le monde se réunissait et c’était un cocktail assez rigolo. J’ai commencé à gagner ma vie comme ça. J’avais 19 ans, je gagnais 500 francs par soirée, c’était énorme ! Puis j’ai rencontré les Daft.

J’avais 19 ans, je gagnais 500 francs par soirée, c’était énorme !

Comment vous vous êtes rencontrés ?

On s’est croisés une première fois chez Radio FG puis quelques semaines plus tard à Londres pour l’un de leurs lives. On a sympathisé après la soirée, ils sont venus mixer au Fumoir et on est devenus potes. Et à l’été 1996, alors qu’ils bossent sur un nouvel album ils me disent qu’ils ont besoin quelqu’un et qu’ils aiment “mon dynamisme”. En gros, ils me tendent une perche en me disant « Est-ce que ça te chaufferait ? » Et bien sûr j’ai accepté. C’était une évidence.

Concrètement quel était le job ?

J’étais l’homme à tout faire, je répondais aux fax… Il y avait beaucoup de demandes parce qu’il se passait déjà quelque chose. Puis on est partis à Londres signer chez Virgin et ça a été le début de l’empire…

A 20 ans, tu as été amené à rencontrer des patrons de labels, de grands artistes, des producteurs… Comment as-tu appris les codes de ce milieu et ce métier de manager ?

J’étais bien entouré. Il avait les gens de chez Virgin, la maison de disques, avec qui j’ai tout appris. Le père de Thomas aussi a été une personne importante dans mon éducation de producteur. Et puis j’étais aux côtés de Thomas et Guy-Man qui sont des gens super intelligents et plein de bon sens, qui savaient très bien ce qu’ils voulaient faire ou ne pas faire. Ça a été la meilleure des écoles.

Tout se faisait de manière très naturelle et relativement simple. On avait notre petit bureau rue Durantin et pas un loft de 400m2. C’était très sain pour l’esprit. Il y a eu plein de rencontres, des succès, des tournées mondiales, beaucoup de voyages… Mais ce que j’en ai retenu c’est qu’en faisant les choses par soi-même, à notre manière et avec plaisir, ça marche. Et il y avait aussi un truc très important, c’était cette idée de toujours réinvestir l’argent gagné grâce à un projet dans de nouvelles créations. Parce qu’un truc qu’on ne pourra jamais enlever aux Daft c’est leur envie perpétuelle de créer, de faire des choses.

Par exemple l’autre jour, je suis retombé sur “Interstella 5555”, le dessin animé qu’ils ont fait avec le père d’Albator. Ça a coûté beaucoup d’argent et ça a été beaucoup de travail mais l’oeuvre qui reste est folle.

Je nourrissais l’envie d’avoir mon propre truc parce que ce qui est super flatteur et excitant c’est de commencer “from scratch”, de faire les choses depuis le début.

Cette envie perpétuelle de créer et d’utiliser la musique comme un médium principal tout en faisant plein de choses, c’est ce qui t’a donné envie de lancer ton projet ?

Bien sûr ! Inconsciemment, ça m’a donné envie de faire mon truc et c’est pour cette raison que j’ai monté EdBanger. J’ai bossé avec les Daft pendant douze ans et c’était le meilleur moment de ma vie mais je pense qu’inconsciemment je nourrissais l’envie d’avoir mon propre truc parce que ce qui est super flatteur et excitant c’est de commencer “from scratch”, de faire les choses depuis le début. J’étais avec les Daft depuis le début mais ils existaient quand même avant moi et j’ai les pieds sur terre, sans moi ils seraient là où ils en sont aujourd’hui. Et donc cette fois, monter EdBanger, rencontrer Sebastian, Justice, DJ Mehdi… Il y a une certaine satisfaction dans l’idée de créer une famille, une identité, de réunir des gens pour raconter une nouvelle histoire.

La suite de l’interview dans le numéro 3 de Encore disponible sur clubencore.fr !

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Interview : Marie Ouvrard
Photos de Corentin Fohlen pour Encore

Je suis dans le même bureau depuis 16 ans et en aucun cas, le fait d’avoir vendu 500 000 albums avec Justice ne m’a fait perdre le fil et me dire que j’allais prendre un immeuble et une assistante.

Aujourd’hui, les jeunes ne parlent plus, ils montrent. Malheureusement, parfois on a plein de choses à montrer mais rien à dire donc j’espère que nous, EdBanger, on arrive à faire partager à nos fans des idées et des valeurs un peu saines, intelligentes, excitantes…

© Corentin Fohlen/ Divergence. Paris, France. Paris, 3 fevrier 2017. Portrait de Pedro Winter, DJ et producteur de musiques electroniques. Ici au siege de son label ED Banger Records, dans Paris.