Co-fondateur de l’incubateur TheFamily avec Alice Zagury et Nicolas Colin, Oussama Ammar est celui que l’onprésente comme « un gourou incontournable du milieu start-up », un imposteur ou un génie. Il faut dire qu’à 30 ans à peine, ce franco-libanais, à la langue bien pendue, rôde son discours depuis son plus jeune âge. S’il reconnaît ne jamais avoir envoyé un CV de sa vie et ne jamais avoir été salarié, Oussama a toujours eu le sens de la débrouille et des affaires.

Oussama, aujourd’hui 37% des Français veulent monter une boîte et le nombre d’entrepreneurs augmente de jour en jour. On a tous un pote qui a une idée d’appli sous le coude et les jeunes rêvent plus de devenir les nouveaux Zuckerberg que Michael Jackson. Pourquoi c’est devenu cool d’entreprendre ?

Je pense qu’on est dans une courbe ascendante et qu’en ce moment beaucoup de gens se lancent dans l’entrepreneuriat. Mais en réalité être entrepreneur, c’est aussi cool que d’être un artiste ou un salarié heureux… Le problème c’est que le cerveau a beaucoup de mal avec les couleurs et on veut toujours voir le monde en noir ou en blanc. Donc à une époque, être entrepreneur c’était être un paria, puis c’est devenu cool, puis ça redeviendra être un paria. Mais ce qu’on va en tirer c’est que le fait d’entreprendre va devenir une opportunité pour beaucoup de gens et que le nombre et la proportion d’entrepreneurs vont être plus élevés.
Et après, être entrepreneur, c’est une manière de vivre parmi toutes les façons de vivre possibles. Elle a des avantages comme la liberté, l’impact sur la société, le fait d’avoir le sentiment de faire quelque chose qui compte et que ça peut rapporter beaucoup d’argent. Mais c’est aussi une vie dont la plupart des gens ne veulent pas. C’est une mise en danger, des contraintes professionnelles, du stress… Donc à chacun de trouver un équilibre dans tout ça. Mais la vraie bonne nouvelle c’est que des gens qui, avant, autocensuraient leur envie d’entreprendre n’ont plus de raison de le faire.

C’est une forme d’aventure…

Oui c’est ça. Après le tour du monde, il y a l’entrepreneuriat.

Tu penses que n’importe qui peut entreprendre ?

Notre devise c’est « anyone can be an entrepreneur » ce qui ne veut pas dire que tout le monde peut entreprendre mais que les meilleurs entrepreneurs sont impossibles à prédire. Tout le monde ne deviendra pas un entrepreneur mais un entrepreneur peut venir de n’importe où. Il n’y a pas d’origine sociale, d’études ou de parcours qui prépare plus à ça qu’à autre chose. Les grands entrepreneurs sont toujours des êtres singuliers. Par exemple, plein de gens qui arrivent chez TheFamily ne seront plus entrepreneurs dans quelques mois ou quelques années. Mais ce qui est génial, c’est que c’est devenu une étape « formation de vie ». Car même s’ils deviennent ensuite salariés, consultants, ou rejoignent d’autres start-up, leur expérience d’entrepreneur leur servira toute leur vie.

Tout le monde ne deviendra pas un entrepreneur mais un entrepreneur peut venir de n’importe où.

Si tout le monde ne l’est pas, tout le monde peut s’y essayer…

Oui tout le monde devrait essayer. Ce n’est jamais perdu et ce n’est pas un drame de passer trois ans de sa vie sur un truc qui ne marche pas.

Tu as toi-même monté plusieurs sociétés avant de co-fonder TheFamily. Qu’est-ce que ça t’a apporté jusqu’à maintenant ?

Mon problème c’est que je n’ai jamais rien fait d’autre ! Je n’ai jamais été salarié, je n’ai même jamais rédigé un CV… Mais ça m’a donné confiance en mon avenir, ça m’a appris à ne pas avoir peur du présent et que si j’ai envie de quelque chose, je peux le construire. On finit par se rendre compte que ce n’est ni impossible, ni magique : c’est juste de la méthode et du travail.

Peu importe l’idée ?

Peu importe, ça ne compte jamais ça. Les mauvaises idées développées par de bonnes personnes deviennent de bonnes boîtes. Les bonnes idées développées par de mauvaises personnes deviennent de mauvaises boîtes.

Tu conseilles aux entrepreneurs avec lesquels tu travailles de toujours penser à long terme et de savoir perdre du temps pour en gagner, mais tu leur dis aussi qu’il faut croître vite dès le premier jour. Comment tu t’organises autour de cette dualité ?

Il y a une réelle tension entre l’obsession du très long terme – parce qu’une start-up ne se construit pas en un jour – et le fait qu’une boîte se construit tous les jours. Google avait d’ailleurs mis un truc en place avec leurs objectifs de la journée, de la semaine, de l’année, à trente ans et l’objectif à trois cents ans. Mais je pense qu’il faut réduire son horizon de temps. Par exemple, je ne prends jamais de rendez-vous dans mon agenda plus d’une semaine en avance parce que sinon tu finis avec un agenda rempli sur six mois et tu n’es plus aussi réactif.

J’ai une vision d’un futur probable et je n’aimerais pas que quelqu’un d’autre le construise à ma place.

Et quel est ton plan à trois cents ans ?

J’espère que des milliardaires de 2015 ne vont pas définir ce que sera le monde dans 300 ans, c’est ça mon espoir ! J’ai une vision d’un futur probable et je n’aimerais pas que quelqu’un d’autre le construise à ma place.

Quelle est donc ta vision du futur ?

Je pense que les sociétés dans lesquelles nous vivons ont été construites autour du paradigme industriel et que beaucoup de nos valeurs ne servent qu’à faire tourner les usines et qu’à un moment, s’il n’y a plus d’usine et que l’on réduit à néant l’ère industrielle, on va pouvoir se consacrer à nouveau à des valeurs beaucoup plus sympathiques. Moi je n’ai jamais compris pourquoi les gens avaient besoin d’un travail et d’argent pour obtenir ce dont ils avaient besoin… Donc j’aimerais aller de plus en plus vers une société anarchiste où les gens auraient de plus en plus de liberté et donc plus de pouvoir.Ça n’a plus de sens que les gens se définissent uniquement par leur travail.
Par exemple ma mère a vécu quarante ans dans un village du Sud-Liban où elle était pauvre mais autonome. Elle plantait des légumes, elle avait un poulailler… Puis on est arrivés en France et elle a été femme de ménage pendant vingt ans. Elle a alors vécu une vie relativement plus confortable en terme d’argent mais beaucoup plus dure, plus pauvre et plus inhumaine à bien des niveaux car elle n’avait jamais pris conscience avant de sa place sociale. Elle dit qu’elle a « attendu 42 ans pour se sentir dévalorisée ». Je n’ai jamais compris pourquoi on avait amené des gens à vivre comme ça, ce n’est pas un progrès. Et en fait, ce monde industriel, l’ère numérique peut le renverser. Il va falloir expliquer aux gens qu’il faut trouver une autre manière de définir leur vie et une autre façon de vivre que par le travail. Quand je parle du travail, je parle d’un « lien de subordination rémunéré économiquement » dans l’idée que si on perd un travail on perd quelque chose. Moi par exemple, je ne travaille pas car je n’ai pas quelqu’un au-dessus de moi pour me dire ce que j’ai à faire. Et, si demain l’aventure TheFamily s’arrête, je ferai autre chose.

Tu t’es d’ailleurs déjà relevé de plusieurs échecs avant de co-fonder TheFamily. Comment as-tu vécu ça ?

Oui, à un moment, quand j’ai planté Hypios j’ai vraiment échoué et tout le monde m’a abandonné. J’ai eu des idées très noires et c’est ma vie entière qui a été détruite. À l’époque j’avais une copine vénale qui a disparu, des amis qui n’étaient pas des amis qui ont disparu, mon statut aussi a disparu ainsi que l’estime que j’avais de moi-même puisqu’elle passait par le regard des autres. D’un seul coup il n’y avait plus rien. Je suis tombé vraiment bas. Alors, tu as deux solutions : soit tu ne t’en remets pas et là c’est fini, soit tu remontes la pente et tu es très différent. Car, je me suis rendu compte que, finalement, même tomber si bas, ça n’était pas si grave que ça.

D’ailleurs, l’échec est perçu de façon encore très « dramatique » en France comparativement aux États- Unis par exemple…

Quand on parle d’échec en France, on sent bien qu’on est dans une société qui n’a pas l’habitude. Alors certains veulent dédramatiser l’échec mais il ne faut pas le dédramatiser ! Parce que c’est horrible, ça fait mal justement, à un moment on en a marre d’échouer et qu’on réussit. Et tous ceux qui nous expliquent qu’il faut échouer
pour réussir, ce n’est pas vrai, ce n’est pas parce qu’on a échoué qu’on a appris. C’est juste qu’aucun échec ne devrait être la fin d’une histoire.

Ce n’est pas parce qu’on a échoué qu’on a appris. C’est juste qu’aucun échec ne devrait être la fin d’une histoire.

Tu présentes d’ailleurs TheFamily comme un accélérateur qui n’aide pas à réussir mais à échouer.

Oui, souvent on me demande comment on aide les gens à réussir et je leur réponds : « En les plantant le plus vite possible ! Comme ça ils ont gagné du temps sur un mauvais projet et rebondissent vers le succès plus vite ! »

Et ça t’arrive souvent ?

Oui.

Comment tu t’y prends ?

Il n’y a pas grand-chose à faire et de toutes façons si mon avis a une influence sur ce que tu fais c’est que ce que tu fais n’est pas assez intense.

Tu parles beaucoup de l’importance du storytelling et du marketing et quand je lis dans la presse « Oussama Amar, gourou ou génie ? » je te reconnais un certain savoir-faire.
C’est quoi une bonne histoire ?

Je ne sais pas si tu as vu le film Le Plus Beau des Combats. C’est l’histoire des Titans, la première équipe mixte de football américain aux US, et cette équipe va gagner le championnat. Il y a une réplique du film que j’adore, quand le coach sermonne un de ses joueurs et qu’il lui dit : « Quand j’étais jeune, j’étais l’aîné de douze frères et soeurs, mes parents sont morts et je suis devenu l’homme de la famille, je me suis responsabilisé… » Quand le joueur sort, l’autre coach lui demande : « C’est vrai, tu avais douze frères et soeurs ? » et le coach lui répond : “Non deux, mais douze ça sonne tellement mieux ». C’est ça une bonne histoire. Il ne s’agit pas toujours de raconter la vérité absolue, c’est absurde, parce que la plupart du temps ça ne compte pas. Il s’agit de donner à ses idées la meilleure chance de gagner, c’est pour ça que le storytelling est hyper important. Nous on sait très bien que 80% des choses que l’on dit aujourd’hui ne seront plus vraies dans un an. Mais ce n’est pas parce qu’on n’est pas sûr qu’il faut parler en bégayant, dire les choses de façon bizarre ou passer son temps à donner toutes les options par souci d’honnêteté. Il faut avoir le courage d’assumer une thèse, de la faire avancer. Et parfois, ça rend les gens hystériques.

Tu parles aussi de l’importance du storytelling auprès des proches, c’est pas un peu tordu ça ?

C’est hyper important parce que le premier ennemi de l’initiative, ce sont les proches. 99% des gens qui n’ont pas fait ce qu’ils devaient faire dans la vie, ne l’ont pas fait parce qu’ils ont écouté un proche. Parce que les proches n’ont pas toujours la bonne manière de faire. Les « What if ? questions » sont les questions qui rendent les gens malheureux parce que ça peut les hanter toute leur vie. Donc, parfois, il s’agit simplement de donner la meilleure version de l’histoire à ses proches pour qu’ils ne se sentent pas le devoir ou le droit d’intervenir dans ta vie.

Tu fais beaucoup de conférences et tu cites volontiers de nombreux entrepreneurs étrangers mais tu parles très peu d’entrepreneurs français, pourquoi ? Il n’y en a pas un qui t’inspire ?

C’est vrai assez peu d’entrepreneurs français m’inspirent et aucun d’entre eux ne fait le moindre effort pour être inspirant. Ils n’écrivent pas de livres, font peu de conférences, à chaque speak ça manque de sincérité, c’est hyper calibré. En France, nos grands entrepreneurs ouvrent des fondations d’art, c’est chiant à mourir… Il y aura peut-être une prochaine génération pour casser tout ça ! Parce que quand tu vois Mark Zuckerberg dire « Je vais donner 99% de ma fortune pour supprimer toutes les maladies », il y a
du swag quoi !

thefamily.co

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Interview : Marie Ouvrard
Illustration : Jean-Michel Tixier