© Laurence Revol. Portrait de Fanny Moizant réalisé le 17 février 2017 au siège de Vestiaire Collective, dans Paris.


Après plusieurs années passées dans le marketing et la déco, Fanny Moizant quitte tout pour faire des enfants. Un coup d’arrêt définitif dans sa carrière ? Seulement une parenthèse planifiée, un repositionnement. Pendant ce break, elle reprend des études, élabore des business plans et comprend qu’il est temps pour elle de créer, enfin, le job de ses rêves. Elle rejoint alors Sébastien Fabre et sa bande et crée, avec eux, Vestiaire de Copines en 2009, devenu Vestiaire Collective en 2012. Aujourd’hui, le plus gros site de e-shop français, spécialisé dans la vente de produits d’occasions mode et luxe, compte plus de huit millions de membres dans quarante-huit pays. Pour mener la barque, Fanny Moizant cumule les casquettes et les missions d’un bout à l’autre de la planète. D’ailleurs, on se demande si elle a encore le temps pour une vie à la sortie du Vestiaire. Rencontre à Paris entre deux Eurostar.

D’où viens-tu Fanny ?

Je suis un pur produit du sud de la France. Je suis née et j’ai grandi dans l’Hérault, dans un petit village de cinq mille habitants face à la mer, entre Sète et Béziers.

Quels métiers faisaient tes parents ?

Mes deux parents ont toujours été entrepreneurs. Mon père avait une entreprise dans le bâtiment et ma mère a fait un peu tous les jobs imaginables ! À 18 ans, elle avait déjà sa première entreprise, une auto-école. Et après, elle n’a pas arrêté. Elle a ouvert une boîte de nuit avec son frère, différentes boutiques mode et déco, elle a été commerciale… J’ai toujours connu mes parents très occupés mais j’ai de très bons souvenirs de cette époque-là, ils savaient trouver le bon équilibre entre leur vie familiale et leur vie professionnelle.

Tu as d’abord été salariée dans plusieurs groupes (John Galliano, Dim, Vénilia) avant de lancer Vestiaire Collective, pourquoi as-tu voulu changer de cap ?

J’ai beaucoup appris dans les différentes entreprises où je suis passée mais j’avais envie d’autre chose, de plus de créativité. Et surtout, une chose était très claire et planifiée : je voulais deux enfants, très rapprochés, et vivre à fond ma maternité pour passer à autre chose ensuite. Donc j’ai eu mon premier enfant et j’ai décidé ensuite de reprendre mes études pendant ma seconde grossesse. Je voulais rejoindre un secteur que j’ai toujours aimé, la mode. Alors je me suis inscrite à l’IFM (l’Institut Français de la Mode) pour une formation d’un an, un master spécialisé. J’ai accouché quasiment le jour de la sortie des cours, timing génial !

Comment as-tu géré ce nouveau challenge tout en élevant deux enfants en bas âge ?

C’était chaud ! Faire deux bébés et passer un diplôme en trois ans, c’est assez dense ! Je n’avais plus de vie sociale mais c’était un choix et j’étais très focus. Il y avait forcément des sacrifices à faire… Mais je ne regrette pas car je revenais à mon domaine de prédilection, la mode, avec lequel j’avais été en contact dès l’enfance, lorsque ma mère a ouvert ses différentes boutiques de vêtements. Aussi, l’IFM me permettait de rencontrer des professionnels de l’industrie, des gens passionnants, qui pouvaient m’aider à transformer une passion en un business.

Faire deux bébés et passer un diplôme en trois ans : c’était chaud !

Après ton diplôme, quelle était ton ambition ?

Je voulais un truc ambitieux et m’éclater vraiment. Mais je ne voyais pas très bien quel chemin prendre pour y arriver, sinon celui de créer moi-même mon propre truc, mon propre univers et mon métier. Ce qui était sûr, c’est que je ne voulais plus travailler pour quelqu’un, je voulais travailler pour moi.

Je ne voyais pas très bien quel chemin prendre sinon celui qui allait me permettre de créer moi-même mon propre univers et mon métier.

Quel a été le déclic pour passer à l’action ?

Pendant ma formation à l’IFM, j’avais un prof incroyable qui faisait un module sur la création d’entreprise. Il nous encourageait à écrire toutes nos idées dans un carnet sans les trier ou les juger, juste en les verbalisant pour les évacuer. Moi c’était le mot « insatisfaction » qui revenait tout le temps. Je me suis dit qu’à chaque fois qu’on est face à une insatisfaction dans la vie de tous les jours, il faut l’identifier et y réfléchir comme une business opportunity. S’il y a une insatisfaction, ça veut dire qu’il y a un besoin. Et si vous, vous avez un besoin, il y a peut-être des milliers de personnes qui ont le même. Alors il y a un marché.

Et quelle était cette « insatisfaction » qui pouvait se transformer en business opportunity ?

En fait, ce mot faisait écho à un article que j’avais lu dans la presse, on parlait à ce moment-là de la génération des recessionistas. À cette époque, les blogueuses surconsommaient la mode pour alimenter leur média. Et pour palier à cette surconsommation, elles se sont mises à revendre leurs vêtements sur leur blog. Comme mécanisme et comme concept marketing, ça m’a vraiment interpellée ! Donc je suis allée voir sur ces blogs comment ça se passait dans la pratique, et j’ai réalisé que le process était super compliqué. Il fallait envoyer un mail à la blogueuse pour réserver le produit, lui envoyer un chèque, qu’elle l’encaisse et ensuite seulement elle t’envoyait le produit… C’était beaucoup de temps perdu et c’est là qu’était l’insatisfaction ! Je me suis dit qu’il fallait créer un service qui rassemble toutes les filles qui aiment la mode et leur donner un maximum de services pour que ça aille vite, que l’on soit bien au XXIème siècle et pas à l’âge de pierre, à envoyer des chèques !

A chaque fois qu’on est face à une insatisfaction, il faut l’identifier et y réfléchir comme une business opportunity.

C’est à ce moment-là que tu décides de te lancer?

En fait, dans cette phase (IFM, bébés…) j’avais aussi pensé à d’autres idées de business. Par exemple, après un voyage en Asie, je voulais importer le concept, un peu loufoque, de massages des pieds à Paris… Mais il se trouve que mon frère, qui avait déjà commencé sa vie d’entrepreneur, me cassait toutes mes idées avec son franc-parler, à coups de « ça va jamais marcher », «c’est nul », « tu n’as pas pensé à ceci ou cela »… Et quand j’ai commencé à penser et à maturer l’idée de Vestiaire, j’avais décidé de ne pas lui en parler. Je l’adore mais je ne voulais pas qu’il me casse ce projet, je n’aurais toléré aucun commentaire négatif sur l’idée, surtout venant de quelqu’un qui ne connaît rien à la mode ! Et ce qui est assez drôle c’est que, sans le savoir, c’est lui qui m’envoie un mail en me disant : « tiens, toi qui adores la mode, j’ai un pote qui est en train de monter une boîte et tu seras peut-être sa première cliente ! » En fait, c’était le pitch de Vestiaire Collective…

La suite de l’interview dans le numéro 3 de Encore disponible sur clubencore.fr

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Interview : Agathe Morelli
Photos : Laurence Révol

Après un voyage en Asie, je voulais importer le concept, un peu loufoque, de massages des pieds à Paris !

Je me suis dit qu’il fallait créer un service qui rassemble toutes les filles qui aiment la mode.