Anaïs Volpé est réalisatrice. Son tout premier long-métrage, Heis, fait partie d’un projet cross média réalisé en D.I.Y. Anaïs y raconte les urgences, les craintes et les motivations de cette génération X dans un monde ultra-connecté. On s’est imaginé dans les pompes d’Anaïs, avoir 20 ans en 2010. On a voulu la rencontrer. 

Heis, c’est pour « un » en grec, pour cette recherche d’unité et d’épanouissement. Ça pose la question du « un » avec soi, du « un » avec les autres…

La question principale de mon film c’est le devoir de rester proche de sa famille ou le droit de s’émanciper quitte à s’en éloigner. Quelque soit la culture ou l’âge, il y a toujours un moment où l’on se demande : « ce que je fais, est-ce que c’est bien ? Est-ce que je m’écoute ? Est-ce que je les écoute ? » C’est très compliqué d’avoir une réponse et c’est assez intéressant d’analyser ces instants dans la vie d’un être humain.

Pour moi, c’était une nécessité. Je voulais signifier ce que notre génération est en train de vivre. Je savais qu’il y avait une certaine universalité dans ce que je racontais et que beaucoup de gens pourraient s’y retrouver. Il y avait aussi cette envie de parler de la rupture amoureuse, de la famille, du travail, des amis en même temps. Que toutes ces urgences, ces besoins se bousculent…comme dans la vie quoi !

Mais c’est peut-être vraiment à l’étranger qu’est née l’idée. J’avais été invité en Chine par l’Ambassade de France pour présenter mon tout premier court-métrage. Et là-bas, il y avait tellement d’espoir malgré la complexité du pays. Tout me paraissait beaucoup plus simple, j’avais l’impression d’y vivre les Trente Glorieuses. Je ne sais pas pourquoi mais je me sentais nostalgique d’une époque que je n’avais même pas connue.

Dans ton film, on sent cette inquiétude de la jeunesse. La peur du chômage, du futur, de l’insécurité, des attentats…

Je n’ai pas attendu le 13 novembre pour comprendre qu’on vivait dans un monde où tout peut s’écrouler en une seconde. Déjà, en 2001, j’étais dans l’un des collèges les plus proches de l’usine AZF lorsqu’il y a eu l’explosion. Ce n’était pas un attentat, mais c’est quelque chose qui m’a profondément marquée, qui est resté gravé dans ma chair. Pendant longtemps, j’ai cru que les autres ne pouvaient pas vraiment comprendre… Aujourd’hui, tout le monde est égal vis-à-vis de cette peur.

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire…

Il n’y a pas toujours que du négatif dans le malheur. Il y a une phrase qui dit « l’enfant vient avec sa richesse.» Ca peut s’appliquer au malheur aussi. De là, peut naître l’espoir. On peut chercher à réinventer, ouvrir un autre champ des possibles malgré la souffrance extrême.

A l’écran, ça se traduit par un puzzle d’images et d’idées…

Nous, les 18-35 ans, on est sur-sollicités. On a « je ne sais combien » d’applications sur nos téléphones, des mots de passe partout, des notifications, des pop-up. On est noyés par les news, on a dix mille façons d’être informés. On est beaucoup plus dans ce truc de l’image aussi, celle que l’on veut donner sur les réseaux sociaux. Nos parents n’ont pas connu ça. On a cette jeunesse un peu brouillon, brute, immature qui prend le temps de regarder la génération d’au-dessus. Elle l’interroge, attend des réponses.

Il y a notamment cette référence à la chute du mur de Berlin comme pour mieux marquer le début d’un autre espace temps…

Peut être que je l’ai vécu dans une autre vie ? Je ne sais pas, ça pose pas mal de questions. Les murs, les frontières, est-ce qu’il y en a ou pas ? Qu’est-ce que ça implique chaque jour aussi ?
Nous, on est les enfants des années 90, les adultes des années 2010. On a vécu une autre enfance, une autre adolescence. On vivra une autre vie d’adulte. Le dernier mur qui est tombé, c’est Berlin en 89. Il n’y a jamais eu autant de murs depuis mais on est prêts à s’écorcher les mains pour les faire tomber.

Entreprendre…

Parce que la crise et l’inquiétude. À l’époque, on se posait certainement moins de questions, il y avait plus d’offres d’emploi. Mais c’est assez difficile d’avoir une vision plus globale de la situation en France. Je vis dans une bulle et tous mes amis, ou les amis de mes amis, sont des gens qui entreprennent. Du coup, pour moi la jeunesse est ultra-motivée. Les gens ont de l’ambition malgré la conjoncture actuelle et je trouve ça beau, ce combat. Après, si on doit dézoomer, je ne sais pas si les autres sont dans cette dynamique-là. Je ne pense pas. Tout est fait pour que ça soit difficile et très vite se pose la question de le faire mais à quel prix ?

Il y a cette idée très forte dans ton film à laquelle je pense, celle de « crever pour ses idées »…

Ça va paraître un peu stéréotypé mais j’ai remarqué que dans la vie, il y avait deux catégories de gens : ceux qui sont obsédés par leurs rêves, prêts à tout pour y arriver et, ceux qui à l’inverse n’en ressentent pas spécialement le besoin. Ces derniers ont d’ailleurs souvent tendance à faire culpabiliser les autres.

L’action même de faire reste intimement liée à cette notion de choix. Pia, le personnage principal de ton film que tu incarnes à l’écran, prend souvent ses décisions à pile ou face….

On définit soi-même son avenir en fonction de ses pensées, de ses actions et de ses résultats. Mais il y a quand même tout un tas de choses qui nous tombent sur la gueule à un moment où l’on ne s’y attendait pas. Le pile ou face, c’est bien quand on n’est pas capable de prendre une décision. On démystifie la lourdeur dans une action très légère, des choix importants peuvent alors se faire de façon presque accidentelle. C’est marrant parce qu’en te parlant, je me rends compte que j’ai eu aussi mon moment pile ou face. À la base, je voulais être peintre et il s’est passé une petite chose débile et hop, j’ai tout changé.

C’était quoi ?

J’ai 16 ans, je suis en Corse. J’hésite entre la peinture ou le théâtre. On me met le César de Jacques Dutronc dans les mains. Juste avant ça, j’avais demandé qu’on m’envoie un signe sur la tombe de mon grand-père. Je ne suis pas croyante mais je suis quelqu’un de très spirituel. Et c’est comme ça que je me suis décidée. À 17 ans, je suis montée à Paris pour devenir comédienne. A cette époque, je ne voulais pas du tout être réalisatrice.

Il y a ce concept du temps qu’on appelle le Kairos chez les Grecs. Pour la faire courte, c’est l’art de savoir saisir le moment opportun. Dans la mythologie, c’est un mec qu’on représente avec une seule touffe de cheveux sur la tête. Quand il ne passe pas loin, faut réussir à la saisir…

Cette idée d’opportunité, je dirais que c’est arrivé un peu plus tard dans ma vie, au moment de mon tout premier court métrage. Cette porte, j’aurais pu la refermer en me disant “non, je suis comédienne. Je ne peux pas réaliser” mais j’y suis allée.
Je me suis quand même posée pas mal de questions. On est dans un pays où beaucoup de directeurs de castings ne comprennent pas qu’on puisse être les deux à la fois. Instinctivement, j’ai senti qu’il fallait le faire. Je suis très comme ça dans la vie d’ailleurs. Quand quelqu’un me contacte, je pars du principe que c’est une nouvelle possibilité. On plante énormément de graines comme ça.

Mettre les esprits en fleur…

Planter des graines c’est laisser la possibilité à quelque chose de pousser. Mais il faut quand même le souligner: des dossiers et des demandes d’aides, on en fait énormément ! J’ai des cahiers entiers avec des statistiques où je note le nombre de “oui” et de “non” que j’ai reçus.

Alors ?

Je dirai qu’il y a deux ans, j’avais un “oui” pour 20 à 50 “non”. Aujourd’hui, on est plus sur un “oui” pour dix “non”. Mais en même temps, je me dis que les choses arrivent quand elles doivent arriver. Ça doit t’apprendre la patience aussi.

Tu disais que Heis, c’est un projet qui n’a pas d’étiquette mais au vue de sa forme, est-ce que ça pourrait se rapprocher du champ de la vidéo dans l’art contemporain ?

J’adore aller dans les musées. Je n’y passe pas ma vie mais je trouve toujours les ambiances intéressantes. C’est comme quand tu vas dans une église sans être croyante. Mais très sincèrement il y a un tas d’oeuvres que je ne comprends pas. Souvent, je suis très étonnée d’ailleurs, « Putain, il y a eu autant d’oseille pour ça ? ». Je ne veux pas porter atteinte à ces artistes, je crois juste que je n’ai pas les clés pour comprendre ces choses-là.

Après, c’est vrai qu’on pourrait parler d’une sorte de performance artistique au sujet de Heis mais en réalité, c’est un film ultra-populaire. Si demain, tu vas voir un curateur dans un musée il te répondra qu’il n’y a pas assez de distance avec le public, c’est ultra-frontal.
On a des gens de 16 à 77 ans qui sont venus voir le film. Beaucoup n’étaient pas habitués à ce genre de formes, la plupart d’entre eux ne vont même pas au musée mais ils ont adhéré à l’univers. Certains nous ont dit qu’ils voulaient montrer le film à leur mère aussi. Faire des films, ça doit rester un moment d’expérience entre ce que je vais raconter et ce que le public va ressentir. J’aime l’idée de pouvoir – à ma toute petite échelle et sans aucune prétention – créer une oeuvre qui, à un moment donné, va rassembler les gens.

Comment est-ce que tu regardes le cinéma français ?

Je trouve qu’on ne laisse pas encore assez la place à ce dynamisme un peu D.I.Y, aux films faits en dehors du système. J’espère qu’il y aura de plus en plus de films comme ça et que le milieu s”adaptera. On ne va peut-être pas renverser le système mais on peut réussir à ouvrir une porte.

Ou passer par la fenêtre ?

Ouais et tomber du 12e étage. Et là, il y aura en bas un gros matelas envoyé par l’univers.

www.heis.fr

                                    

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Interview : Narjes Bahhar
Illustration : Jean-Michel Tixier