Faguo © Encore Magazine

« C’est la vie en mode aventure, tu ne sais pas de quoi demain sera fait. »

Alors qu’ils passent 6 mois en Chine dans le cadre de leurs études, Frédéric et Nicolas décident de lancer une marque de chaussures. Pendant deux ans, ils vont profiter de leur périodes de stages pour apprendre à créer des chaussures, trouver des financements et lancer le premier modèle Faguo. En 15 jours, c’est la rupture de stock ! Sept ans plus tard, Faguo est devenue une marque de mode et une entreprise de 25 salariés qui travaillent sérieusement sans se prendre au sérieux.

Qu’est-ce que vous vouliez faire petits ?

F : Je voulais être potier ! Mes parents se sont réjouis parce qu’ils pensaient que j’étais un grand artiste mais en réalité j’avais visité une poterie avec l’école et j’étais fasciné par l’idée de fabriquer quelque chose à partir d’une boule de terre et de faire claquer le tiroir-caisse en la vendant ! Je me suis mis à la poterie quelques années…

N : Tout petit, j’ai voulu être tsar de Russie car on avait le même prénom, ensuite marin car j’en étais entouré, joueur de foot en 98, avocat au collège, créateur d’une marque de T-shirt en seconde, entrepreneur durant l’ISTEC … mais loin de penser aux shoes !

J’ai voulu être tsar de Russie car on avait le même prénom…

Quel métier faisaient vos parents ?

F : J’ai grandi à Dijon. Mon père travaillait dans l’associatif, il dirigeait l’antenne locale d’une association d’handicapés et ma mère avait pris quelques années pour s’occuper de nous car on était 4 enfants et ensuite elle a repris son travail de comptable.

N : J’ai grandi à Toulon au son des cigales ! Dad est ingénieur et travaillait avec la Marine nationale et on a l’habitude de dire de ma mère qu’elle a 100 métiers… Éduquer 5 enfants dont 4 garçons c’est du job !!

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Comment se sont passées vos études ?

F : Je crois avoir été en échec scolaire toute ma vie. Malgré le support et le soutien de mes parents, je réussissais tout sauf la scolarité. J’aime bien être dans l’action alors j’étais plus un élément perturbateur qu’un élève studieux…

J’ai fait le collège et le lycée sans grand résultat mais sans gros échec. J’ai eu mon BAC et j’ai fait une école de commerce, l’ISTEC où j’ai rencontré Nicolas.

N : Je crois que là-dessus on se ressemble pas mal … Pas facile le chemin du BAC alors qu’en sport, copains et soirées j’étais un très bon élève !

J’ai fait le collège et le lycée sans grand résultat mais sans gros échec.

Pourquoi avoir choisi une école de commerce ?

F : Je pense que mes parents se disaient que c’était peut-être plus concret que d’aller à la fac et ça pouvait déboucher sur beaucoup de choses. Et je trouvais que les mecs avaient l’air cool en école de commerce.

N : Les profs disaient qu’il me fallait « un cadre » donc la Fac et l’université étaient à exclure ! Après un BAC ES, il ne restait que l’école de commerce et j’en avais de bons échos !

(Nicolas nous quitte pour aller ouvrir le corner Faguo au Citadium Paris.)

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Fred, quand tu es arrivé à Paris, tu avais déjà quelques idées en tête ?

F : Oui plein. J’avais déjà eu plusieurs idées de boîtes. Plus jeune, j’avais monté un BDE de lycée, j’avais essayé de monter un bar à chicha ! (À l’époque où c’était un peu à la mode). Je ne suis pas allé loin, je me suis laissé rêver, mais en fait ce sont tous ces petits projets qui font avancer.

C’est comme quand tu organises une soirée avec des copains, tu fais tout ce que fait un entrepreneur. Tu fais de la com’ pour faire venir les gens, de la logistique pour avoir assez de Coca frais, du marketing pour que ce soit bien présenté. Tu fais de la finance pour ne pas te retrouver sur la paille, tu fais du management parce que tu demandes à un copain de venir t’aider… En fait, tu as plein d’expériences dans la vie qui sont des prémices à tout ça. Bref, j’avais envie de créer des choses.

Je ne suis pas allé loin, je me suis laissé rêver, mais en fait ce sont tous ces petits projets qui font avancer.

Tu as ensuite été président du BDE de l’école c’est ça ?

F : Oui, je me suis aussi pas mal investi dans les associations de l’école et j’ai été président du BDE. Il fallait gérer une équipe de 25 personnes plus ou moins assidues et créer des projets avec 350 000 euros de budget annuel, c’était une bonne expérience.

Puis on est partis faire un semestre en Chine à Pékin avec Nico et c’est là qu’on s’est dit qu’on avait vraiment une passion qui nous rassemblait, c’était la mode. C’était un sujet dont on parlait pas mal. On trouvait que tout le monde portait un peu les mêmes trucs et on avait envie de se différencier. Donc on s’est dit qu’on n’avait qu’à créer notre marque de chaussures et lancer Faguo !

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C’était une évidence de faire ça ensemble ?

Oui. Parce qu’on se retrouvait sur une idée, on avait envie de monter un truc et on était potes. On avait vraiment vécu des choses ensemble et on avait confiance l’un en l’autre.

Comment avez-vous lancé le projet ?

On a passé quelques mois à en parler mais sans trop s’engager non plus puisqu’il nous restait encore deux ans d’études. Mais la période de stage suivante approchant, on s’est dit que c’était le moment d’avancer donc on est allés voir le directeur de l’école pour lui demander si on pouvait monter notre boîte au lieu de faire un stage, et il a accepté.

Donc on est repartis à zéro pour faire les choses dans l’ordre et commencer par une étude de marché. Notre cible c’était nous et on voulait que ça nous plaise.

On a tout étudié : qui étaient nos concurrents, comment on produisait une chaussure, quelle était notre cible, quelles étaient ses attentes, quel prix les gens voulaient mettre… On a fait remplir un questionnaire à tous nos potes. Et finalement, on est partis sur une chaussure détente casual. De là on a commencé à designer des choses, on a passé des soirées entières à choisir des tailles d’œillets, des couleurs de lacets, des tissus… Pour arriver à une phase de prototypage sur la base d’un dessin fait sur Paint (autant dire qu’on n’était pas des stylistes nés). On a contacté plein de fabricants via internet et certains ont bien voulu nous suivre. À ce moment-là on n’avait pas besoin d’argent puisque les fabricants – à l’époque – acceptaient de réaliser des prototypes gratuitement. Et une fois qu’on a eu le bon prototype, on a monté la société et là, il a fallu que l’on trouve de l’argent.

On a passé des soirées entières à choisir des tailles d’œillets, des couleurs de lacets, des tissus…

De quel budget aviez-vous besoin pour lancer la production ?

Il fallait que l’on produise 4 700 paires de chaussures minimum, ce qui représentait environ 50 000 euros. On est allés voir des banques qui nous ont dit « non » donc on a fait chacun un prêt étudiant mais après ça, il nous manquait encore 15 000 euros. On a donc demandé à 13 copains d’investir entre 500 et 2 000 euros chacun, ce qui est énorme pour des étudiants, et on a réuni la somme.

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Vous deviez être plutôt convaincants…

Disons qu’en réalité on a dû faire cette proposition à 70 potes et 13 ont dit oui, donc il y avait un taux de refus assez important quand même ! Et surtout, quand on tu commences à demander de l’argent aux gens, ils commencent à remettre plein de choses en question. Je me souviens que ça nous avait vachement retournés mais ça nous a beaucoup apporté aussi…

On a donc demandé à 13 copains d’investir entre 500 et 2 000 euros chacun…

Comment s’est passée la production ?

Bien ! On a passé tous les deux un mois et demi en Chine pour rester là-bas pendant toute la durée de la production. On était méga stressés parce qu’on avait quand même fait un emprunt sur 6 ans, demandé de l’argent à nos potes mais on a découvert la vie en usine, c’était magique, on a appris beaucoup de choses. Et en parallèle, on a lancé notre page Facebook en annonçant qu’on avait 4 700 paires de chaussures en vente bientôt !

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Une fois les chaussures réceptionnées, comment les avez-vous vendues ?

On a commencé par organiser des sortes de réunions Tupperware. On a appelé nos potes dans des grandes villes de France en leur demandant de faire des ventes chez eux et ça a super bien marché ! On s’est retrouvés avec des jeunes qui faisaient la queue dehors pour acheter des paires de chaussures.

On pensait qu’il nous faudrait un an pour vendre les 4 700 paires et en fait elles sont toutes parties en 15 jours, c’était la folie !

Comment tu expliques cet engouement ?

Il y avait peut-être plusieurs raisons : d’abord le produit qui était bon, le prix (35 euros), le buzz du moment parce qu’on a utilisé les RS pile au bon moment, les copains qui étaient à fond et le fait de planter un arbre à chaque paire achetée.

Oui, est-ce que tu peux m’expliquer un peu ce concept d’une paire achetée, un arbre planté ?

En fait, on voyait que dans le style il fallait qu’on reste un peu casual donc on voulait s’amuser dans le concept. Il se trouve que ce qui nous touchait c’était le réchauffement climatique et les émissions de carbone… Donc on a calculé nos émissions de carbone et on s’est rendu compte qu’on allait dépenser 9,5 kg de CO2 par paire de chaussures, donc on a essayé de réduire ça et cherché des idées de compensations. Grosso modo, il y a l’arbre et les huîtres. Les huîtres c’était compliqué donc on a choisi les arbres qui sont aujourd’hui plantés en France.

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Quel est le coût de cette opération ?

C’est un gros coût. C’est de l’ordre de 5% du CA de Faguo, c’est notre 3ème pôle de dépenses mais ça fait complètement partie de notre ADN.

Pour en revenir à la chronologie, qu’est-ce qui s’est passé après avoir vendu vos 4 700 paires en 15 jours ?

On a repassé une commande de 10 000 puis 15 000 paires. Et cette fois, comme nous avions été contactés par plein de boutiques, on a vendu par l’intermédiaire de points de vente.

On n’avait pas du tout pensé l’expédition à cette échelle, on pensait vendre 4 paires par jour et aller à la Poste…

Vous ne vendiez pas sur internet ?

Si mais on a fermé le site au bout d’une journée. On n’était pas du tout organisés, on n’y connaissait rien en gestion de stock, on était des débutants de 22 ans, on ne savait pas ce qu’on vendait, ce qu’on avait… Le premier jour, on a reçu 300 commandes, on s’est dit que ça allait être compliqué ! On n’avait pas du tout pensé l’expédition à cette échelle, on pensait vendre 4 paires par jour et aller à la Poste…

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À ce moment-là vous étiez encore à l’école ?

Oui ! On faisait tout ça entre les cours, la nuit, le matin… On est allés jusqu’au diplôme en faisant nos stages chez Faguo.

Comment les choses ont évolué par la suite ?

On a crée de nouvelles collections et on a vite dû faire face à des soucis de recrutement, de locaux, de financements parce qu’il fallait de la trésorerie… Heureusement, on a été soutenus par plein de gens autour de nous, des profs qui nous ont donné des coups de main, des gens de notre réseau de boutiques, par le père d’un copain qui était expert comptable… Tu te rends vite compte que ton réseau est illimité.

On est allés jusqu’au diplôme en faisant nos stages chez Faguo.

Et comment a évolué la marque ces dernières années ?

On a développé la basket homme et femme, ensuite on a lancé la collection enfants, la bagagerie, puis la gamme fabriquée au Portugal et depuis peu, on a lancé la gamme textile. Chaque saison on essaie d’amener quelque chose de nouveau.

Aujourd’hui, on est 25 et je dis toujours que ça fait 7 ans qu’on développe Faguo et ça fait 7 ans qu’on change de métier. On essaie vraiment de garder le côté start-up et la proximité entre nous. C’est plus difficile à 25 mais c’est un nouveau challenge.

Et nous, on a un petit leitmotiv, c’est travailler sérieusement sans se prendre au sérieux. C’est parce qu’on est une start-up qu’on peut faire n’importe quoi, il y a des moments pour tout… Et après il faut dire que l’on a jamais connu d’autres boîtes donc on essaie de faire en sorte que ça se passe bien mais c’est vrai que l’on n’a pas d’autres références…

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Qu’est-ce que tu penses de l’entreprenariat ?

Je me dis souvent que nos parents à 30 ans partaient faire un voyage à l’autre bout du monde et c’était la vraie aventure. Et aujourd’hui je pense qu’il y a peu de métier où on peut vivre de tels pics d’émotions, de plaisir et d’incertitude en même temps, c’est vraiment les montagnes russes émotionnelles, notamment au début. C’est un soir tu te couches en te disant que ça ne va jamais marcher et le lendemain, tu es comme un fou parce que tu as reçu un mail cool ou un bon retour client… C’est la vie en mode aventure, tu ne sais pas de quoi demain sera fait !
Ça fait vibrer… Parce que même en voyageant, tout est hyper sécurisé, tu suis la masse.

C’est la vie en mode aventure, tu ne sais pas de quoi demain sera fait !

Aujourd’hui quels sont vos gros challenges ?

Ca va être de monter d’autres boutiques en propre, de continuer à développer l’export, et enfin la vision de se dire qu’il faut que l’on soit forts sur l’ensemble de nos gammes.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui entreprend ?

La chaîne de valeur, c’est ce qui permet de réaliser tous ses rêves. Voyez petit. Avant d’acheter un restaurant, loue une cuisine d’un resto fermé en août et essaie de montrer à ton banquier que ça peut le faire. Être à l’écoute et être curieux, parler de son projet, c’est ce qui va le faire mûrir. Soyez passionnés et osez surprendre.

Nicolas, tu as des conseils également ?

Être insouciant pour avancer vite, être curieux pour apprendre toujours plus, être droit pour fédérer autour de ses idées, être humble pour se remettre en question souvent.

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Interview & Photos : Marie Ouvrard
Illustration : Beaucrew