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« C’est là que je veux être et pas ailleurs »

Alors directeur marketing dans le web, Fred Jourden s’est un jour décidé à passer un CAP mécanique en cours du soir. Quelques années plus tard, il choisissait de vivre de sa passion en fondant avec Hugo Jézégabel, Blitz Motorcycles, un atelier de customisation de motos.

Quels sont tes premiers souvenirs de mécanique ?

Mon père était ingénieur et fan de mécanique, il m’a surtout initié au modélisme. Quand j’avais 13 ans, j’allais le week end au club de modélisme qu’il avait créé. On réparait les moteurs des petites voitures ou des petits avions, et on essayait de les faire démarrer… Quand tu es petit, c’est un peu chiant parce que tu préfères conduire mais en même temps tu es obligé de passer par la mécanique. Si le moteur ne démarre pas, la voiture ne roule pas.

J’étais bon élève, j’allais là où on me disait d’aller : première S, bac C, prépa HEC, école de commerce.

Comment se sont passées tes études ?

J’ai fait mes études en région parisienne. J’étais bon élève, j’allais là où on me disait d’aller : première S, bac C, prépa HEC, école de commerce.

Et ça t’a plu ?

Oui, bien sûr ! Après ça, j’ai fait l’armée, j’ai travaillé un peu dans la mode, puis je suis devenu chef de pub chez NRJ. En 6 mois je n’avais rien vendu, j’étais nul en commercial. On était en octobre 1999, c’était les débuts d’internet, on m’a fait une proposition en marketing chez Caramail et j’y suis resté 5 ans. Ensuite, Lycos a racheté Caramail et je suis devenu directeur du marketing pour le mail de Lycos.

Quelle a été ta première moto ?

En fait, avant les motos, j’ai eu des scooters. Quand j’ai commencé à travailler à Paris, je me suis acheté un scooter PX, puis une vieille Vespa. Je l’avais fait repeindre en marron chocolat avec un chiffre. Pendant 3 ans, j’ai bombardé dans Paris avec ce scooter jusqu’au moment où j’ai commencé à m’intéresser aux motos.

Et un jour, je suis tombé sur un film : « Le gendarme à St Tropez » ou un truc dans le genre, avec des motos de police, de vieilles BMW. J’ai décidé de passer mon permis et d’acheter cette série 2 alors que tout le monde me disait : « Ne prends pas ça, ça va tomber en panne ». En 2003, j’en ai acheté une.

Le jour où j’ai posé mes fesses sur les bancs de cette école un lundi soir à 18h, je me suis dit : « C’est là que je veux être et pas ailleurs ».

C’est à ce moment-là que tu as décidé de passer ton CAP ?

Effectivement, comme elle allait forcément tomber en panne, il fallait que je me forme sérieusement à la mécanique. Donc j’ai trouvé un CAP en cours du soir à Villeneuve-la-Garenne. J’ai appelé le 5 septembre et je suis tombé sur une dame qui m’a demandé mon niveau de formation et qui m’a dit que ça n’allait pas être possible parce que j’étais trop diplômé ! J’ai débarqué dans son bureau pendant ma pause dej’ et j’ai négocié avec elle parce que je voulais vraiment le faire.

A l’époque je travaillais chez Lycos. Je suis allé voir mon patron, un allemand, et je lui ai demandé si je pourrais arriver plus tôt et partir plus tôt pendant un an. Il m’a dit : « Pas de problème, mais n’en parle à personne parce qu’on ne sait jamais. Si un jour il y a une erreur dans ton travail, les gens vont dire que c’est parce que tu fais autre chose… ».

Et il n’avait pas tort parce que finalement, quand ça s’est su, des gens de ma boîte m’ont dit : « Mais qu’est-ce que tu fous là-bas ? Quel est l’intérêt de retourner avec ces crasseux ? ».

Sauf que moi, le jour où j’ai posé mes fesses sur les bancs de cette école un lundi soir à 18h, je me suis dit : « C’est là que je veux être et pas ailleurs ».

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Comment s’est passée cette année ?

Super bien. En plus, je venais de m’acheter une deuxième moto qui ne roulait pas et j’avais négocié avec le prof de travailler dessus plutôt que sur des voitures. Donc du lundi au vendredi, je quittais le bureau à 17h45 et de 18h à 21h, j’étais à Villeneuve-la-Garenne.

J’ai eu mon CAP et le 25 mai 2005, j’ai fait démarrer ma moto.

Tu ne peux pas travailler avec tes mains si tu n’as pas une tête bien faite.

Qu’est ce qui t’a plu dans la mécanique ?

C’est plaisant de mettre la main à la pâte et de ne pas être que dans la théorie. Dans le web, à moins d’être développeur, c’est très abstrait. Là, c’est un plaisir de voir ce que tu fabriques, de le toucher, de l’appréhender… Même si j’avais fabriqué un verre, j’aurais été ravi de le prendre dans ma main et de dire : « Ça, c’est moi qui l’ai fait ».

Il ne faut pas se mentir, le travail manuel est encore considéré comme une voie de garage par la société. Mais il y a un truc que m’a appris la mécanique, c’est que tu ne peux pas travailler avec tes mains si tu n’as pas une tête bien faite.

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Tu n’envisageais pas encore d’en faire un métier ?

Non. Même après, d’ailleurs. Mais à ce moment-là, j’ai rencontré un très bon ami, Becker, qui est devenu mon mentor. C’est un ancien dentiste qui a revendu sa clinique à 42 ans pour prendre sa retraite. Il a eu une vie incroyable et s’est complètement retiré du monde de la consommation et de l’argent. Il vit dans un pavillon à Romainville et répare de vieilles BMW.

Pendant un an et demi, j’ai passé toutes mes soirées et mes week-ends chez lui. Au départ, je me suis refait une BMW pour moi. Et là, plusieurs potes m’ont demandé la même, donc on a dû en faire environ 40, presque identiques. On ne faisait pas payer les gens parce qu’on ne démontait pas les motos, c’était surtout un coup de bombe.

J’ai travaillé avec Becker, jusqu’à ma rencontre avec Hugo.

Il m’a dit :  » J’adore ta moto, j’aimerais bien que tu me fasses la même ».

Comment as-tu rencontré Hugo, ton associé ?

Pendant 6 mois, je suis parti travailler à Londres et à mon retour, un pote m’a parlé de son cousin de 18 ans qui bricolait dans un atelier où il n’y avait plus personne. J’y suis allé et j’ai rencontré Hugo en train de trafiquer des petites Vespas. Il travaillait en tant que paysagiste et il bricolait les soirs et week-ends. On s’est rendu compte qu’on avait vraiment des affinités et il m’a dit : « J’adore ta moto, j’aimerais bien que tu me fasses la même. » Donc je lui ai proposé de la faire ensemble en échange du gîte et du couvert. Parce que chez Becker, c’était loin…

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Comment avez-vous trouvé votre style ?

Au début, on a continué à faire des BMW, toujours le même modèle. Sauf qu’à un moment, moi je suis passé sur le vieux Dax que mes parents avaient laissé pourrir dans le jardin. Quand il a démarré, c’est la première fois de ma vie d’adulte que mon père m’a dit : « Je suis fier de toi ».

Puis, on est passés aux motos japonaises et là ça a été le doigt dans l’engrenage ! On s’est rendu compte qu’on pouvait faire plein de trucs et qu’on n’était pas forcés de garder les pièces d’origines. On a commencé à fabriquer nos selles, à changer les réservoirs… C’est à ce moment-là qu’on a créé un style et qu’on a commencé à se poser de vraies questions.

J’ai adoré mon boulot mais à ce moment-là, je n’avais plus envie d’y aller.

Je n’avais qu’une envie, c’était d’être à l’atelier avec Hugo, avec un peu de musique et les mains sales…

Donc je suis parti en Californie, là où les mecs vivent de ce genre de business, pour savoir si nous aussi on pouvait en vivre. Là-bas, ils n’ont pas répondu à mes questions mais ils m’ont dit : « Il ne faut pas que tu te réveilles à 50 ans et que tu aies des regrets ».

J’ai négocié mon licenciement, Hugo a revendu les parts de sa société et on a créé Blitz.

En voyant cette vidéo, les gens se sont dits que ça pouvait être cool de faire de la moto et que ça n’était pas que beauf.

Comment avez-vous réussi à vous faire connaître ?

On avait toujours travaillé gratuitement alors demander de l’argent aux gens, c’était un peu compliqué au début. Mais on avait quelques contacts et avec le bouche à oreille, ça a commencé à prendre.

Et puis on a eu la chance de partir en week-end dans les Landes avec un réalisateur, Clément Beauvais, qui nous a filmés pendant 4 jours. Trois mois plus tard, il a mis en ligne un film de 4 minutes qui s’appelle « Riding September » et ça a beaucoup plu. On doit être à plus de 2 millions de vues aujourd’hui.

En voyant cette vidéo, les gens se sont dits que ça pouvait être cool de faire de la moto et que ça n’était pas que beauf. Après, on a expliqué qu’on fabriquait aussi des motos…

Aujourd’hui, comment travaillez-vous ?

Quand on peut, on rencontre les gens et on leur pose des questions. Ça nous donne des portes d’entrée pour fabriquer une moto qui sera un vrai reflet de leur personnalité.

Par exemple, un mec est venu nous voir en nous disant qu’il voulait une moto. Il vit à Paris mais il est anglais et nous dit qu’il est né à Birmingham. Là-bas, dans les années 60-70, il y avait une firme de fabrication de motos et de fusils qui s’appelait BSA ; on a donc trouvé un réservoir qui venait de là-bas. Et comme la moto était une BMW, on l’a appelée BSW, on a fait créer un logo qu’on a posé dessus. Quand le mec est revenu, il était bluffé.

Vous faites combien de motos par an ?

15 motos par an dont 9 pour l’international. Il faut compter entre 15 000 et 17 000 euros, moto incluse. On passe entre 4 et 5 mois sur 5 motos, on travaille toujours par 5.

La moto n’est qu’une excuse pour aller chercher notre bonheur là où il est.

Mais finalement, il ne s’agit pas seulement de motos, vous véhiculez un véritable état d’esprit…

Nous, on ne prend jamais l’autoroute, on pique-nique le cul dans la rivière, c’est notre état d’esprit depuis qu’on fait de la moto. Et on s’est rendu compte que ça parlait à plein de gens. On est pas des ambassadeurs de quoi que ce soit, c’est juste notre façon à nous de voir la moto, qui n’est qu’une excuse pour aller chercher notre bonheur là où il est. Et il n’est pas très loin, sur une route de campagne avec des copains, du saucisson et à la belle étoile.

Comment imaginez-vous développer Blitz ?

Tous les matins on se lève, on se dit qu’il y a plein de trucs à faire : des films, des collaborations, des événements… Mais la vie est une question de choix et il y aussi plein de choses qu’on ne veut pas faire parce que ça n’est pas notre ADN. On essaiera de garder ça le plus longtemps possible.

On a refusé des investisseurs, on refuse toute demande de stage parce qu’on n’a pas envie de ça. On veut que tout reste maîtrisé, le quotidien et la gestion de nos mains. On veut rester deux, on s’entend super bien, on ne s’est jamais engueulés.

On ne sera jamais riches parce qu’on n’a pas une grosse production mais au moins c’est notre bateau, et personne ne nous dira ce qu’on doit faire.

 J’imagine que tu gagnes beaucoup moins bien ta vie aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je vis très modestement. Je sors très peu, je ne m’achète plus de fringues… A un moment, il faudra que ça change si je veux construire une famille, mais l’argent ne doit être qu’un des critères de réussite et surtout pas le premier.

www.blitz-motorcycles.com