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« Il ne faut pas se poser trop de questions, être têtu et savoir rebondir. »

Corentin est photo-reporter. Haïti, Thaïlande, Afghanistan, Congo, il parcourt le monde depuis près de 10 ans au gré des événements qui font l’Histoire. Idéaliste et passionné, il a vécu de photo et d’eau fraîche pendant quelques années avant d’obtenir quelques prix très prestigieux et devenir l’un des photographes français les plus talentueux.  

Où as-tu grandi ?

Je suis né à Quimper mais je n’y suis resté que 3 mois. Après j’ai beaucoup déménagé car mon père était magistrat et donc régulièrement muté. On a vécu à Valenciennes, Caen, Tahiti, Bruxelles, Aix en Provence…

Qu’est-ce que tu voulais faire quand tu étais petit ?

Je voulais être cascadeur, archéologue, égyptologue puis dessinateur de bandes dessinées. Donc après le bac, j’ai fait une école pour devenir dessinateur/illustrateur à Bruxelles. C’est là-bas que j’ai découvert la photo et je n’ai plus fait que ça. Je n’ai même pas terminé ma dernière année.

Qu’est-ce qui t’a plu dans la photo ?

Quand tu dessines, tu passes ton temps tout seul alors qu’avec la photo tu vas à la rencontre des gens, tu es en prise direct avec le réel. Ça m’a complètement fait sortir de ma bulle. Après mes études, je me suis installé à Paris en me disant que je voulais être photographe même si je ne connaissais rien à ce milieu. Je voulais me balader, faire du noir et blanc et exposer. Le truc qui ne se fait plus du tout ! Comme je suis assez idéaliste et passionné, ça me semblait être une évidence de réussir. Quand je veux quelque chose, je me donne les moyens pour faire en sorte d’y arriver et je fonce.
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Comment as-tu fait tes premiers pas dans ce milieu ?

J’ai d’abord trouvé un job à mi-temps à la Fnac Service et je faisais de la photo le reste du temps. Comme il y avait régulièrement des manifs à Paris, j’en ai fait mon terrain d’entraînement.

Au bout d’un moment, je suis allé voir une agence photo (Wostok Press) avec mon book, même s’il n’était pas terrible. C’était une petite agence familiale tenue par une serbe qui carburait à la vodka à 6h du mat’ entourée de plein de chatons. Elle a accepté de me représenter. Je travaillais dans une sacré ambiance ! Un peu dans l’esprit des premières agences photos des années 60…

Tu as réussi à concilier ton job alimentaire et la photo ?

Pas du tout ! Au bout d’un an et demi, j’ai arrêté la Fnac. Je me rendais compte qu’il fallait être entièrement disponible pour vraiment progresser. Comme je n’avais plus de salaire, j’ai du quitté mon logement. J’ai dormi dans le couloir de l’agence pendant 10 jours, puis j’ai squatté chez mon cousin. Plus tard, une copine dont le père était propriétaire d’un petit studio m’a proposé de l’habiter gratuitement. Sans loyer je pouvais vivoter.

Quels ont-été tes premiers reportages ?

Au début, je couvrais l’actualité à Paris. Après un an et demi passé chez Wostok, j’ai intégré l’agence Gamma pendant 6 mois, puis je suis entré à l’association Fédéphoto (devenue depuis Divergence). En 2007, je suis devenu complètement indépendant.

J’essayais de partir sur des événements à l’étranger mais je n’avais pas d’argent donc il fallait faire avec les moyens du bord. Pour mon premier déplacement, je suis parti en Ukraine pour la révolution orange. J’ai pris un bus Eurolines pendant 48 heures et quand je suis arrivé, je n’ai eu qu’une soirée pour faire des photos car ils rangeaient tout le lendemain. C’était un fiasco, mais c’était bien d’être là-bas et de pouvoir vivre ce grand moment.

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Quand as-tu commencé à gagner ta vie avec la photo ?

La première année j’ai du gagner 500 euros, puis 4000 euros la deuxième… Au bout de 3 ans, j’en vivais complètement.

Ce qu’il faut savoir, c’est que les photos non-publiées n’ont pas de valeur. On ne gagne de l’argent que lorsqu’une photo est publiée. On te paie entre 120 et 400 euros la photo, en moyenne. L’idée étant de gagner suffisamment d’argent pour financer de nouveaux voyages et vendre de nouvelles photos.

Où es-tu parti ?

En 2007, je suis parti à Athènes puis j’ai couvert les élections présidentielles françaises. Ensuite, je suis parti au Congo. Fin 2008, j’ai vécu ma première expérience sur un terrain de guerre en Afghanistan. Je suis arrivé juste après l’attaque pendant laquelle 10 soldats français avaient été tués. Ça intéressait les médias donc j’ai vendu pas mal de photos sur ce sujet.

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Quand tu arrives sur un événement, comment tu t’organises ?

Il n’y a pas de règle. Si tu fais partie d’une grosse rédaction, ils te paient un fixeur (une personne faisant office de guide et parfois de traducteur) et un chauffeur. Mais si tu es comme moi, tu prends un avion et tu vois sur place. J’arrive toujours à trouver des infos en discutant à droite à gauche. Je perds un peu de temps mais je préfère travailler à l’instinct.

En général, ça fonctionne ?

Pas toujours ! Par exemple, en 2005, je suis parti au Maroc où il y avait eu des passages de clandestins assez violents. Comme je n’avais pas de moyens, je suis parti un peu à l’arrache sans trop d’infos et je me suis retrouvé au milieu de nulle part dans les collines. Je n’avais plus d’argent sur mon compte. J’ai dormi sous la pluie dans un buisson… Finalement, j’y suis quand même resté une semaine et j’ai rencontré quelques clandestins mais je n’ai rien vendu.

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En 2010, ça a plutôt bien fonctionné puisque tu as remporté le prix World Press pour l’une de tes images…

En mai 2010, je suis parti à Bangkok où les chemises rouges (les populations de campagnes) et l’opposition se confrontaient au premier ministre depuis 2 mois. Ils occupaient le centre de la ville où il y a eu des affrontements. La dernière semaine, l’armée est intervenue et il y a eu 85 morts. C’est suite à cet événement que j’ai reçu 3 prix.

Qu’est-ce que tu as ressenti ?

C’est super flatteur ! C’est un peu les oscars du journalisme ! Je l’ai appris alors que je couvrais la révolution en Egypte, j’étais sur le terrain et je recevais des textos. Sur le moment j’étais super content même si concrètement ça ne change rien, tu es toujours en train de te battre pour faire tes photos.

Ça contribue quand même à te faire connaître et crédibiliser ton travail. Un prix c’est comme un élan, sauf que si tu te laisse porter, au bout de 10 mètres tu t’arrêtes ou tu dérives. En fait il faut continuer à ramer. Tu pagaies un peu moins mais il faut continuer…

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– 2e Prix WORLD PRESS – Spot News Stories – 2010 – « La Bataille Finale des Chemises Rouges » –

Après le prix, quels événements as-tu couvert ?

En 2011, c’était le début du printemps arabe, j’ai couvert toute la révolution en Egypte. Cette année a aussi marqué le début de ma réflexion sur mon métier car j’ai perdu un ami photographe, Lucas Dolega, tué en Tunisie. J’avais conscience que ça pouvait arriver mais il avait une espèce de distance. Je me disais qu’il n’y avait pas de raison que ça m’arrive. Mais le jour où c’est ton ami qui part, ça te touche directement. J’ai commencé à réfléchir à la prise de risques…

Peu de temps après je suis parti en Libye où quelques balles me sont passées sous les pieds. Clairement, il s’en est fallu de peu. J’ai réalisé que je n’étais pas Highlander non plus…

C’est aussi pour ces raisons que tu t’es tourné vers un travail plus documentaire ?

Oui en partie. L’année suivante, j’ai perdu un autre pote photographe, Rémi Ochlik, tué en Syrie. C’était le deuxième, et là j’ai perdu un peu de légèreté. A partir de cette année-là, j’ai fait moins de reportages d’actualité et plus de sujets magazines.

Fin 2012, je suis reparti en Haïti dans une optique complètement différente de ce que je fais d’habitude. J’ai pris le temps de réfléchir à autre chose et je suis tombé amoureux de ce pays très complexe et passionnant. J’ai envie de travailler là-bas sur le long terme.

C’est une évolution évidente ?

C’est vrai que j’aurais pu continuer à faire de l’actu si je ne m’étais pas posé ces questions. Je gagnais super bien ma vie, ça marchait bien, j’avais mes réseaux. Et l’actu, c’est plus glorieux, tu vois tout de suite tes photos, tu peux participer à plein de prix… Mais j’avais envie de faire autre chose, je ne voulais pas me contenter de ça. Je voulais me sentir plus impliqué et plus engagé dans mes sujets, raconter mes idées.

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Tu as l’air très investi mais assez détaché finalement ?

Oui, j’ai appris à être totalement détaché de ce qui peut arriver dans ce milieu. J’ai fait des reportages où c’était la loose, des sujets pour lesquels j’ai dépensé 2500 euros sans rien vendre. J’ai perdu du matos, j’en ai cassé. Pour moi c’est l’expérience. Je ne suis pourtant pas très zen, mais je dois avoir 1% de bouddhisme qui sommeille en moi !

Aujourd’hui, quels sont tes projets ?

Je vais retourner en Haïti où j’ai déjà réalisé plusieurs sujets. Je veux continuer à raconter l’emprise de la communauté internationale sur le pays dans tous les domaines (economique, religieux, politique, touristique…). Actuellement, je passe un mois aux urgences de l’hôpital Lariboisière (Paris), c’est une commande pour Paris Match, c’est super intéressant.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui veut se lancer dans l’aventure ?

Je ne suis pas là pour donner des conseils mais ma seule certitude est que pour faire quelque chose il faut se donner les moyens et y aller à fond. Surtout dans les domaines indépendants et créatifs, c’est plus compliqué et tu ne peux pas faire les choses à moitié. Il ne faut pas se poser trop de questions, être têtu et savoir rebondir.

 

Le site de Corentin : www.corentinfohlen.com

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