Le Colonel Moutarde

« On décide de ce qu’on a envie de faire et c’est vraiment chouette. »

Un jour, parce qu’il n’en trouvait pas à son goût, Rémi a cousu un noeud papillon. Puis deux, puis trois… Jusqu’à accumuler toute une collection qu’il a commencée à vendre. Ça a tellement plu, que lui et Clémence son amoureuse, ont quitté leur job pour se consacrer au Colonel Moutarde. Aujourd’hui, ils vendent leurs créations « cousues à Lille » par milliers et viennent d’ouvrir leur seconde boutique.

Rémi, tu voulais faire quoi petit ?

R : Police scientifique ! Mais j’étais trop nul en maths… Et après, je n’ai jamais su ce que je voulais faire jusqu’à il y a trois ans, même si j’ai toujours bricolé un peu. Avec mes potes, on fabriquait des skates, des meubles, on faisait même nos tenues pour aller en teuf techno. Ma grand-mère était couturière professionnelle, et ma mère m’avait appris à coudre.

Pourtant, tu as choisi une voie qui n’avait rien à voir avec la couture ?

R : Effectivement… Après mon Bac j’ai fait un BTS Action Co. J’ai commencé par travailler chez Nespresso puis chez Darty, où j’étais à la vente puis à la logistique. C’est là-bas que j’ai rencontré Clémence, au comptoir SAV ! Elle était intervenante.

C : Moi aussi je travaillais pour la holding de Darty à cette époque, à la centrale d’achat.

On a travaillé, moi chez Leroy Merlin et lui dans une PME qui vendait du mobilier,  jusqu’à la création de Colonel Moutarde.

Clémence, quel était ton parcours avant de rencontrer Rémi ?

C : J’ai grandi à Lille. J’ai fait mes études à l’ESC Reims puis j’ai voyagé un peu. En rentrant, j’ai trouvé un CDI dans la grande distribution mais l’ambiance ne me plaisait pas du tout. Donc après avoir rencontré Rémi, on a décidé de rentrer à Lille où on a travaillé, moi chez Leroy Merlin et lui dans une PME qui vendait du mobilier,  jusqu’à la création de Colonel Moutarde.

Le Colonel Moutarde © Encore Magazine

Comment vous est venue cette idée de nœuds-papillons ?

R : En fait on était invités à un mariage où le dress-code était « nœud-papillon ». Moi, je voulais pouvoir le nouer et ça ne se trouve pas facilement, sinon c’est très cher ou dans des coloris très classiques. Finalement, je suis allé au mariage avec un nœud-pap noir mais je suis resté sur ma faim… Alors, j’ai commencé à regarder un peu comment ça se faisait et j’ai dit à Clémence : « On fait la braderie de Lille, on vend nos conneries et on s’achète une machine à coudre ».

Suite à ça, j’ai commencé à me faire des nœuds avec des tissus un peu cool (liberty, motifs, couleurs). Je ne m’arrêtais plus ! Sauf que le tissu coûte très cher et que j’en avais besoin de peu, donc il y avait plein de chutes. Clémence m’a dit : « On va les vendre ! ». Entre temps, j’étais devenu webmaster. Je lui ai répondu : « Ok, par contre je m’occupe de tout sauf du web ». C’était moi à la couture et elle à la vente et à la communication.

 Tous les soirs, on devait rentrer coudre parce qu’on n’avait plus rien pour le lendemain…

Comment avez-vous vendu vos premiers nœuds ?

C : On a commencé par quelques petits salons et on a fait un premier marché de créateurs, le Marché des Modes à Roubaix, qui a cartonné. Tous les soirs, on devait rentrer coudre parce qu’on n’avait plus rien pour le lendemain… Et on a continué comme ça pendant plusieurs mois.

Vous aviez un budget de départ ?

C : Ah non, zéro ! Démerde totale : photo à l’Iphone, site gratuit qu’on a customisé avec mon frère. On a essayé de communiquer par ci par là et je gérais les clients.

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Comment êtes-vous passés de « on fait des nœuds à la cool » à « on quitte nos jobs » ?

R : En fait, à ce moment-là, même au bureau, je ne pensais qu’au Colonel et à tout ce que j’avais à faire le soir… Et j’ai fini par me dire : « Mais qu’est-ce que je fous au bureau si je suis plus intéressé par ça que par mon travail ? Autant en faire mon travail.». C’était la corrélation entre gagner sa vie et prendre du plaisir.

C : Moi j’ai quitté mon travail quelques mois plus tard, le temps que tout se mette en route.

Mais qu’est-ce que je fous au bureau si je suis plus intéressé par ça que par mon travail ? Autant en faire mon travail.

Qu’est-ce qui vous a décidés à prendre les choses au sérieux et vous lancer ?

C : On s’est rendu compte que le grand public était très en demande de ces produits-là, même si souvent on nous disait : « Oui mais les nœuds pap, c’est juste une mode ». Ce à quoi je répondais : « C’est vrai, donc il faut qu’il y ait une offre », ce qui n’était pas vraiment le cas. Et on a aussi beaucoup de clients qui nous sollicitaient pour leur tenue de mariage.

Le Colonel Moutarde @ Encore Magazine

J’imagine que tout s’est accéléré au moment où tu as quitté ton travail, Clémence ?

C : Oui, à ce moment-là, on a passé la seconde. Ça marchait bien et en plus on n’avait pas de frais fixes, on travaillait chez nous, c’était notre showroom ! On gagnait bien notre vie et on pouvait investir dans du tissu ou de nouvelles machines. Les trois premières années, on a multiplié notre chiffre d’affaire par 4 tous les ans, même si c’est vraiment beaucoup de travail encore aujourd’hui.

Les trois premières années, on a multiplié notre chiffre d’affaire par 4 tous les ans.

Finalement, vous avez pu intégrer l’incubateur Maisons de Mode à Lille. Comment avez-vous obtenu cette place ?

R : Il y a pas mal d’étapes pour rentrer ici et comme je dis souvent, avec Maisons de Mode, on couchait ensemble mais on ne se rappelait jamais le lendemain. On faisait tous leurs événements mais on n’était pas incubés. Un jour, on a décidé de passer le concours, on a passé le grand oral et on a été pris. C’était il y a un an à peine.

Concrètement, ça vous apporte quoi ?

R : Un local (atelier-boutique), une signature parce que Maisons de Mode est très suivi, et du conseil, des services.

C : Ici, on a eu 6 mois de loyer gratuit et ensuite c’est 20% les 6 mois suivants, et 40% les 6 mois d’après… Au maximum, tu payes 350 euros. Ça nous a permis de nous lancer sans risques.

Le Colonel Moutarde @ Encore Magazine

Comment a évolué votre activité depuis que vous êtes ici ?

R : Avoir pignon sur rue nous a permis d’avoir beaucoup plus de clients et donc d’acheter de nouvelles machines, de travailler avec des prestataires…

C : On élargit nos ventes aux particuliers et aux entreprises avec qui on travaille parfois sur de l’événementiel. Après, le fait que l’on soit sur un positionnement de niche fait que quand tu tapes « nœud-papillon » sur Google, tu nous trouves tout de suite.

Quelle est votre stratégie ?

C : Nous essayons de vendre principalement en direct sur notre site et dans nos boutiques. ce qui nous permet de vendre à 35 euros. On veut que les gens puissent s’offrir un nœud Colonel Moutarde, qu’ils gagnent 1500 ou 5000 euros. On commence doucement à travailler avec des distributeurs mais il faut qu’ils comprennent notre démarche « cousu à Lille ».

R : Il y a toujours des gens qui vont trouver ça cher parce que si on fait fabriquer en Chine, on peut faire encore moins cher. Mais nous on fabrique à Lille et c’est fait main, c’est aussi ça le concept.

 On s’est dit qu’il fallait qu’on s’active, même si on avait l’impression que tout allait déjà super vite…

Pourquoi avoir ouvert une boutique à Paris en décembre ?

C : On s’est rendu compte que la boutique à Lille marchait très bien et on nous appelait souvent pour nous demander où était notre boutique à Paris. Donc, on s’est dit qu’il fallait qu’on s’active, même si on avait l’impression que tout allait déjà super vite…

Mon frère venait de terminer ses études de commerce, donc on a décidé de s’associer avec lui sur cette nouvelle étape. Et on a eu de la chance, on est tombés sur ce local, rue Quincampoix, avec un loyer pas trop cher car le propriétaire est la Mairie de Paris. L’enjeu est vraiment de faire de la boutique à Paris un lieu de rendez-vous. C’est la première fois qu’on a fait appel à un financement extérieur, nos parents nous ont avancé les fonds pour le pas de porte et on compte les rembourser dans l’année.

Le Colonel Moutarde @ Encore Magazine

Ces derniers mois, vous avez développé les caleçons, les pochettes de costumes, les boutons de manchettes… Vous envisagez d’élargir la proposition ?

C : Oui, on a même fait des gilets de costume avec Pierre, notre modéliste. On fait ce que les gens ne font pas et on essaie de se démarquer en proposant des choses que tu ne vas pas trouver chez Zara.

A créer des produits aussi atypiques, vous avez parfois eu du mal à être pris au sérieux ?

C : Complètement ! Les gens se foutaient de nous. Chez Leroy Merlin, ils disaient : « Tu sais ce qu’elle fait Clémence le week-end ? Elle fait des nœuds-pap ! Non mais tu te rends compte ! ». Même mes parents étaient réticents au début… Ça nous est arrivé de nous dire : « On se défonce et les gens nous prennent pour des clowns, quoi ! ». Mais bon, c’est le principe d’un truc de niche…

R : Et c’est vrai que parfois, tu as l’impression de devoir te justifier parce que quand tu es entrepreneur, tu as toujours des gens pour penser que tu es un salaud, que tu cherches à faire du fric, à écraser les autres pour avancer… Les gens ne se disent pas : « Ils ont trouvé une idée qui leur plaît et ils en font un truc ». Ils se disent : « Au départ, c’est des fous, finalement ils ont eu de la chance… ». C’est pas toujours facile à expliquer…

Ça nous est arrivé de nous dire : « On se défonce et les gens nous prennent pour des clowns, quoi ! »

Aujourd’hui, vous êtes combien ?

C : On est 4 à plein temps : nous deux, Valentin à la boutique à Paris et Pierre notre modéliste. On travaille par ailleurs avec des prestataires comme la graphiste, l’atelier de confection, etc.

Vous vous sentez épanouis dans cette vie ?

C : Oui, complètement ! On décide de ce qu’on a envie de faire et c’est vraiment chouette. Même si on est un peu fatigués parfois et que c’est un peu stressant. Mais là, à aucun moment j’aurais envie de retourner travailler dans une boîte. Et puis le fait d’embaucher des gens est une vraie fierté.

Le Colonel Moutarde @ Encore Magazine

Quel conseil vous donneriez à quelqu’un qui voudrait se lancer ?

C : Je pense qu’il faut croire en son idée et bosser. Bosser, bosser, bosser. Ça ne te tombe pas dessus. Il ne faut rien négliger et être sur tous les fronts, très multi-tâches. Créer une boîte, ça demande beaucoup de compétences dans plein de domaines différents.

www.lecolonelmoutarde.com

Colonel Moutarde © Beaucrew