Claire Tabouret @ Encore Magazine

« En chacun de nous, il y a une détermination qui fait qu’on peut écrire son chemin envers et contre tout. »

A l’âge de 4 ans, Claire Tabouret a eu une révélation devant « Les Nymphéas » de Monet. Depuis ce jour-là, elle n’a cessé de peindre. Le chemin a été long jusqu’à la Galerie Bugada & Cargnel où elle expose en ce moment « Les Débutantes ». Mais à 32 ans, Claire fait aujourd’hui parler d’elle. Le collectionneur François Pinault a d’ailleurs fait l’acquisition de plusieurs de ses toiles. Partie vivre à Los Angeles, elle profite déjà de ce nouveau « confort » pour se remettre en danger.

On est à la Galerie Bugada & Cargnel où tu exposes en ce moment « les Débutantes ». Toutes ces jeunes filles nous entourent et nous regardent… Toi, quelle sorte de jeune fille étais-tu ?

En fait, je préfère commencer à parler de ma vie à partir de 20 ans parce qu’avant je n’étais pas vraiment là où je voulais être. J’allais à l’école, je faisais ce que fait un ado… Et comme j’ai su très jeune que je voulais être peintre, il a fallu attendre. Ma jeunesse était comme « une vie en attente » jusqu’au jour où j’ai pu commencer à faire ce que je voulais en arrivant aux Beaux-Arts.

Si je ne veux pas parler de mon enfance, c’est que j’essaie de faire attention à ne pas tenter d’expliquer les choses trop facilement. En chacun de nous, il y a une détermination qui fait qu’on peut écrire son chemin envers et contre tout et c’est plus ça qui m’intéresse.

Je pense que j’étais d’abord peintre et qu’après seulement, je suis devenue artiste.

Pour toi, la peinture est vraiment une vocation ?

Oui. A 4 ans, je suis allée voir « Les Nymphéas » de Monnet et j’ai eu un choc, ça a été la révélation : « Je veux être peintre, je suis peintre ». J’ai eu un besoin physique de faire de la peinture tout de suite. D’ailleurs c’est quelque chose qui peut encore m’arriver aujourd’hui quand je vais à une expo ou au cinéma, je peux courir peindre à l’atelier. Ce sont des trop-pleins de beauté, de sens ou de violence, auxquels j’ai besoin de réagir tout de suite.

Je pense que j’étais d’abord peintre et qu’après seulement, je suis devenue artiste. Quand je suis arrivée aux Beaux-Arts, je me suis rendu compte qu’il y avait le fait de patouiller et de prendre du plaisir avec la matière et la couleur et le fait de porter un regard sur le monde. Essayer de retranscrire ce qui fait que ton regard est différent de celui des autres, exprimer vraiment ce que tu as à dire, c’est une autre aventure qui m’est arrivée plus tardivement…

C’est aux Beaux-Arts que la transition s’est faite ?

Je pense que la période des Beaux-Arts est un moment où pour la première fois je me suis retrouvée auprès de gens qui voulaient faire la même chose que moi, alors qu’avant c’était très solitaire comme démarche. Je ne me posais pas trop de questions.

Mais aux Beaux-Arts, dans les ateliers de peinture, il y a quand même une surcharge, tu te retrouves avec des peintures partout sur les murs. Et on est déjà dans un monde saturé d’images, ça dégueule de partout, donc en tant qu’artiste si tu rajoutes une image, il faut qu’elle soit absolument nécessaire. Dès l’instant où tu commences à te poser ces questions, c’est que tu as basculé. Il y a autre chose en jeu que la patouille.

En tant qu’artiste si tu rajoutes une image, il faut qu’elle soit absolument nécessaire.

On sent vraiment que tu aimes la technique pure, le fait de jouer avec la matière…

Oui, et je pense que c’est une chance d’avoir ça dans la vie. Concrètement, j’aime énormément peindre. Je ne me lasse pas d’être à l’atelier. Chaque tableau est différent et souvent je connais un vrai moment d’euphorie lorsque j’en termine un, pendant 30 minutes, et tout de suite après c’est une petite mort parce que je n’ai pas réussi à tout mettre dans ce tableau. Donc il faut en faire un autre. Je zappe à toute vitesse et je passe à un autre combat.

Un tableau, c’est un espace délimité à l’intérieur duquel la liberté est possible.

Tu le vis comme un combat ?

En tout cas, comme un combat entre moi et la peinture. C’est assez physique. Il y a un autoportrait de Pierre Bonnard qui le représente en boxeur, je me sens un peu comme ça…

Claire Tabouret

Aux Beaux-Arts tu as été confrontée à certaines contraintes. Une fois tes études terminées, comment as-tu vécu cette liberté ?

Et bien justement, je me suis dit : Ok, je veux être peintre et pour être peintre, il faut deux choses : du temps et de l’espace. Ce qui veut dire de l’argent… Donc mon idée fixe, c’était ça. Je t’épargne tous les boulots alimentaires qui ne m’ont pas permis de trouver du temps et de l’espace mais juste de pouvoir remplir mon frigo… A un moment, j’ai été prise dans une résidence, « Shakers » à Montluçon.

Moi je suis dans la peinture fraîche : une fois qu’elle est sèche, ce n’est plus mon problème.

Sur quoi as-tu travaillé là-bas ?

J’avais emmagasiné plein d’envies. Finalement, j’ai proposé une première expo avec beaucoup de paysages et des bateaux, bien que Montluçon soit assez loin de la mer… Ça m’est venu parce que j’étais logée en banlieue, dans des barres d’immeubles au milieu de nulle part. Il y avait beaucoup de centres d’accueil et donc pas mal de rondes de flics qui tournaient dans le quartier. Pour moi qui voyais ça du 19e étage, c’était assez cinématographique. C’était comme un îlot au milieu de rien. Je voulais faire une expo où on était au centre, comme encerclé. Tu es regardé par la peinture alors que tu la regardes. Ça questionne le positionnement.

Comment as-tu vécu cette première expo ?

Ça s’est bien passé, j’ai eu des ventes, j’ai pu rencontrer ma galerie à Paris, on a eu un article… Mais j’avais déjà la tête dans la suite. A ce moment-là, ça ne t’appartient déjà plus. C’est comme une sorte de mue. Moi je suis dans la peinture fraîche : une fois qu’elle est sèche, ce n’est plus mon problème.

Le Passeur - Claire Tabouret
Le Passeur – Claire Tabouret 2011
A la suite de ça, tu es partie en résidence à Marseille, puis en Chine. Comment a évolué ton travail ces dernières années ?

A Marseille, je suis restée presque un an en résidence « Astérides » à la Friche de la Belle de Mai. C’est un passage qui a été très important dans ma peinture parce que pour la première fois de ma vie, j’arrivais dans une ville où je n’arrivais pas à peindre. C’était comme une greffe qui ne prenait pas. Je passais mes journées à regarder les gros bateaux de la SNCM depuis ma fenêtre.

Comme j’avais le sentiment que Marseille était une ville qui s’appréhendait par la mer, il fallait que je reparte pour revenir. J’ai donc envoyé un mail au directeur commercial de la SNCM qui m’a autorisée à faire plusieurs aller-retours Alger-Marseille sans poser pied à terre. L’idée était d’installer un atelier fictif entre deux rives, un endroit où il me semble que faire oeuvre est possible. Sauf que c’est tombé pendant la grève et que j’ai dû attendre 3 mois pendant lesquels j’ai consulté beaucoup d’archives à L’INA Méditerranée. Finalement, j’ai entrepris ce voyage et à mon retour, j’ai fait toute une série de tableaux inspirés des barques de migrants. On était en 2011, c’était le printemps arabe, et chaque jour apportait son lot de drames et d’images de clandestins tentant de rejoindre l’île de Lampedusa.

Ensuite je suis partie en Chine en 2012 pour la résidence Yishu 8 à Pékin. C’est là-bas que j’ai commencé à me dessiner tous les matins devant un miroir. Ça a commencé comme quelque chose d’assez personnel et c’est devenu suffisamment intéressant pour le montrer aux autres. C’est devenu presque un rituel d’atelier, j’ai fait ça pendant 2 ans. Et je pense qu’aujourd’hui quand on regarde « les Débutantes », il y a une sorte d’air de famille entre tous les personnages. Ça vient peut-être aussi du fait d’avoir énormément répété mon propre visage. Ça montre à quel point chaque chose amène la suivante.

François Pinault est venu après avoir eu un coup de cœur en voyant le carton d’invitation.

Tout s’est vraiment accéléré en 2013 lors de ta troisième expo « Prosôpon », à la Galerie Isabelle Gounod où tu es « repérée » par François Pinault…

François Pinault est venu après avoir eu un coup de cœur en voyant le carton d’invitation. C’était vraiment le truc improbable… Il a acheté des tableaux et m’a invitée à participer à une exposition au Palazzo Grassi, sa fondation à Venise. Ça a accéléré les choses car j’ai pu me faire connaître à l’international.

Les Insoumis - Claire Tabouret 2013
Les Insoumis – Claire Tabouret 2013
De quoi t’es-tu inspirée pour cette dernière exposition, « Les débutantes » ?

J’avais déjà travaillé sur des portraits d’enfants costumés en tenue de carnaval. Ils ne rigolaient pas, ils avaient des visages sérieux : c’était comme si on les avait déguisés en enfants…

Je voulais m’attacher à une autre partie de l’enfance qui serait la gravité, la détermination et la lucidité qui existe aussi chez eux… Et en faisant des recherches sur Google, je suis tombée sur des images de Bals de Débutantes. J’ai été fascinée par ces groupes de filles prises en photo chaque année, qui posent toutes ensemble dans un intérieur voilé avec leurs grandes robes. Tu as l’impression qu’elles sont englouties par l’étoffe et qu’elles en font partie. Je voyais tellement de choses à travers ces images, que j’ai voulu la peindre pour que les gens les voient aussi…

Les tableaux représentent ces filles emmaillotées dans leurs habits. Elles sont déguisées, uniformisées et attachées les unes aux autres, c’est flippant. Ça représente la famille, la pression sociale… Je pense que l’étape d’après, c’est le moment où elles vont se détacher, se lever, se libérer et partir…

Trouver ma place dans le monde passe aussi beaucoup par le fait de rencontrer des gens et donc par mon travail.

Entre ces expos collectives et la préparation des « Débutantes », tu as dû passer beaucoup de temps à l’atelier ces derniers mois ?

Oui, j’ai digéré un peu toutes les années précédentes. Par moments, j’étais quasiment en état de transe. Je pouvais ne pas sortir de l’atelier pendant plusieurs jours. Et quand on a accroché « Les débutantes », là je suis sortie de ma grotte pour rencontrer du monde et présenter l’expo. C’est bien aussi. Trouver ma place dans le monde passe aussi beaucoup par le fait de rencontrer des gens et donc par mon travail. Ça me donne confiance, ça me permet d’exister, j’ai l’impression que les gens m’aiment. Et si je ne peins plus j’ai l’impression que les gens ne m’aiment plus.

Claire Tabouret

Quelle place a la peinture dans ta vie ?

La place centrale. Il n’y a pas de place pour grand chose d’autre et j’évacue tout ce qui est mauvais pour ma peinture. Ce qui est finalement assez protecteur parce que ce qui n’est pas bon pour ma peinture ne l’est pas pour moi non plus…

Aujourd’hui, tu connais un certain succès. C’est important pour toi cette reconnaissance et le fait de se faire une place sur le marché de l’Art ?

Il y a plusieurs choses. Quand tu vends un œuvre, ça te permet d’en faire une autre, parce que concrètement ça libère de la place. Et moi j’ai toujours un grand sentiment de bien-être quand je vois quelqu’un partir avec un de mes tableaux parce que je sais que les gens qui achètent mes œuvres vont en prendre soin.

Après, je ne me préoccupe pas vraiment du marché dans le sens où aujourd’hui ça se passe bien. Il ne faut juste pas se faire bouffer par le truc. C’est moi qui dois faire ce que je veux et pas l’inverse. C’est un truc à gérer mais d’une certaine manière je trouve ça beaucoup plus facile à gérer que la situation dans laquelle tu es quand tu n’as pas d’argent et que tu dois te débrouiller pour réussir à faire de l’art. Se demander si j’ai vendu trop de tableaux ce mois-ci ou si je ne dois pas montrer cette série, ce sont des problèmes de luxe. Il faut juste s’associer avec la bonne galerie qui va t’aider à développer ton travail et à le protéger.

Claire Tabouret

Dans 3 jours, tu pars vivre à Los Angeles. Pourquoi avoir pris cette décision ?

J’aime bien l’idée d’y aller et de voir ce qui s’y passe. Je pense aussi qu’il faut s’aménager des temps de réflexion et se surprendre soi-même. Donc là je vais arriver dans un nouvel espace où on ne m’attend pas, je vais pouvoir recréer des liens sociaux par ma peinture et exister ailleurs par mon travail.

il m’est m’arrivé des choses auxquelles je n’avais pas même pas encore eu le temps de rêver…

Tu avais imaginé tout ça ?

Non, pas vraiment. C’est vrai qu’à partir de 2013, j’ai eu l’impression que la réalité allait plus loin que mes rêves… Je suis très ambitieuse mais il m’est m’arrivé des choses auxquelles je n’avais même pas encore eu le temps de rêver…

Claire Tabouret

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