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« Contrairement à ce que je faisais avant, je pouvais toucher ce que je fabriquais et ça m’a fait beaucoup de bien. »

Après des études de communication visuelle, Cécile a travaillé dans la publicité en tant qu’assistante puis directrice artistique chez Publicis. Mais le jour où tout a semblé avoir perdu son sens, elle a décidé de quitter son job. Quelques mois plus tard elle trouvait des meubles dans la rue et une nouvelle vocation. Aujourd’hui, elle est créatrice de mobilier et développe son activité : De Derrière les fagots.

Où as-tu grandi ?

Je suis née à Arles, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 8 ans, et j’ai ensuite habité du côté d’Aix-en-Provence. Ma mère est institutrice en maternelle et mon père a fait tous les métiers du monde : électricien, apiculteur, régisseur technique d’un lycée puis ostéopathe…

Tu voulais faire quoi quand tu étais petite ?

Je ne me rappelle pas du tout… Ah si ! Je voulais faire du one man show ! J’aimais bien faire rire les gens donc je me disais que j’allais être célèbre et que ce serait génial. Mais je n’ai pas percé… Je n’ai pas essayé, surtout !

On m’a rappelée pour un poste d’assistante chez Publicis et j’y suis allée. J’y suis restée 7 ans.

Quelles études as-tu suivies ?

Après mon bac, je voulais faire un cursus littéraire mais je n’ai pas été prise en hypokhâgne. Du coup, je suis allée par hasard à des rencontres professionnelles où tu as plein d’écoles et où tu peux découvrir des métiers différents. Là-bas, je suis tombée sur une école de communication visuelle et la fille qui m’en a fait la présentation était super convaincante : j’ai décidé de m’inscrire.

Je suis allée dans l’école qui venait d’ouvrir à Aix-en-Provence. J’y ai fait beaucoup de rencontres et j’ai découvert un vrai univers créatif… Ça m’a ouverte sur plein de choses. J’ai aussi rencontré des profs qui m’ont vraiment soutenue et qui m’ont donné envie de continuer dans ce domaine.

Tu as tout de suite cherché du travail après ton diplôme ?

Non, j’ai d’abord voulu me lancer en freelance et m’installer à Paris. Je faisais notamment toute la com’ graphique d’un gros festival de musique. J’ai vécu comme ça pendant un an puis j’ai décidé de commencer à envoyer des CV pour travailler dans la pub, parce que j’étais vraiment curieuse de ce milieu. On m’a rappelée pour un poste d’assistante chez Publicis et j’y suis allée. J’y suis restée 7 ans.

Comment a évolué ton travail pendant ces années ?

Je suis restée assistante assez longtemps. La personne que j’ai assistée au début était très rigoureuse et ça m’a beaucoup apporté. Dans la pub, quand on voit ce qu’il y a sur les murs, on se dit que le travail ne doit pas être très exigeant alors qu’en fait si. Je me suis vraiment formée là-bas mais assistante, c’est pas une profession. En principe, c’est juste une transition. Et je suis arrivée dans la pub à un moment où si tu étais une bonne assistante, c’était super, mais on n’allait pas t’encourager à devenir directrice artistique, ce qui était mon but. Donc j’ai un peu galéré…

A un certain moment, je ne comprenais tout simplement plus ce que je faisais.

Finalement tu es devenue directrice artistique ?

Oui, j’ai finalement trouvé un binôme (nldr : dans la publicité, le travail se fait en binôme rédacteur/créatif). Le problème c’est que je commençais à ne plus y croire parce que peu à peu mon travail perdait de son sens. Même si le processus de création existe, au final les différentes étapes font que le résultat est loin de l’idée de départ. Donc à un certain moment, je ne comprenais tout simplement plus ce que je faisais. C’était une très bonne expérience mais ce n’était pas pour moi. J’étais beaucoup trop impliquée dans mon travail, ça me rendait malheureuse.

A quel moment as-tu pris conscience de tout ça ? Y a-t-il eu un événement précis ?

Il y avait plein de choses, mais effectivement, il s’est passé un truc qui m’a fait penser qu’il fallait que j’arrête. A un moment, je travaillais sur une campagne pour un opérateur de téléphonie. En tant que team junior on n’avait pas accès au « grand directeur » de création, et on échangeait sur le travail par l’intermédiaire de sa secrétaire à qui on faisait passer des feuilles. Déjà ça, c’était absurde. Un jour on lui a fait une blague en lui proposant un visuel super kitsch avec un feu d’artifice. Finalement, il a corrigé le texte en marquant « C’est la fête » et la pub est sortie comme ça. Il n’avait pas du tout compris le second degré. C’était anecdotique mais quand ça se reproduit, tu te dis : « Où est ma place ? Qu’est-ce que j’apporte ? ». J’ai décidé de partir.

Cecile Guignard - De derrière les Fagots

Quand tu es partie, quelle était ton idée ? Tu savais déjà ce que tu voulais faire ?

Mon objectif était juste de partir, je n’avais aucun plan de carrière, j’en avais juste marre. Je travaillais beaucoup et à ce moment-là, la priorité était de quitter la boîte. J’ai négocié une rupture conventionnelle, je me suis retrouvée en vacances, et ça m’a fait du bien !

Qu’est-ce que tu as fait pendant cette période ?

Rien de particulier, j’ai juste repris une vie normale parce qu’avant, à part bosser et boire des verres dans des bars, je ne faisais pas grand chose. J’ai pris mon temps, même si j’avais bien conscience que c’était un privilège et que ça n’allait pas durer.

J’ai acheté un peu de matériel au fur et à mesure et j’ai appris en regardant des tutoriels sur internet…

C’est à ce moment-là que tu as commencé à retaper des meubles ?

Oui. Un jour, j’ai trouvé des meubles dans la rue et j’ai commencé à les retaper. J’étais assez fière parce que je n’avais jamais fait de bricolage avant… Même percer un trou dans un mur, je crois que j’avais dû faire ça trois fois dans ma vie ! Mais travailler le bois, ça m’a vraiment plu. J’ai acheté un peu de matériel au fur et à mesure et j’ai appris en regardant des tutoriels sur internet… Au début, je faisais des trucs très basiques, je me débrouillais. Je n’avais pas de technique mais j’avais la volonté d’apprendre !

 Comment as-tu vendu tes premiers meubles ?

J’ai commencé à vendre quand j’ai eu trop de meubles chez moi pour pouvoir les stocker. J’avais fabriqué une table dont j’ai posté les photos sur Facebook et elle est partie tout de suite. Je ne vendais pas les objets très cher mais ça m’a encouragée. J’en ai fait d’autres et ça s’est enchaîné. J’ai une amie qui m’a prêté le rez-de-chaussée de sa maison en travaux pour en faire un « atelier » et j’ai continué comme ça, dans mon coin, pendant un an.

Contrairement à ce que je faisais avant, je pouvais toucher ce que je fabriquais et ça m’a fait beaucoup de bien.

Qu’est-ce qui te plaisait dans cette activité ?

J’aimais beaucoup l’idée de redonner vie à un vieux truc parce que de manière générale, je n’aime pas le neuf. Et puis c’était concret. Contrairement à ce que je faisais avant, je pouvais toucher ce que je fabriquais et ça m’a fait beaucoup de bien. Ça m’a posée.

Comment ça s’est concrétisé par la suite ?

Au bout d’un an, on m’a proposé de travailler chez Agnès B. L’enseigne cherchait une personne polyvalente pour faire du graphisme et s’occuper de la décoration des vitrines. Comme je n’avais pas encore de projet très défini au niveau des meubles, je me suis dit que ça allait être parfait pour moi donc j’y suis allée. J’y ai appris plein de choses, notamment trouver des solutions malines et efficaces avec des moyens financiers et techniques restreints… L’univers Agnès B. est aussi très riche d’un point de vue culturel. Mais finalement, j’ai voulu repartir à l’aventure pour essayer de développer mes propres projets.

Cecile Guignard - De derrière les Fagots

Tu as donc repris l’activité menuiserie ?

Oui. J’avais fait beaucoup de progrès techniques, ce qui m’a permis de prendre un atelier aux Lilas avec deux menuisiers. Comme en récupération j’étais très limitée parce que je n’avais ni structure, ni camion, je me suis dit qu’il fallait que je fabrique mes propres pièces. J’ai regardé ce que faisaient les menuisiers et j’ai appris avec eux. J’ai commencé par faire des tables et là je me suis dit : « C’est ça que je veux faire ». Je relayais mes créations sur Facebook et grâce à mon réseau de pubards, j’ai pu vendre assez facilement. Puis, on m’a proposé de faire des aménagements d’intérieur. C’était super, je dessinais et je créais des ambiances, ça reliait mes deux compétences pour aboutir à un résultat concret. Mon blog a commencé à bien tourner et l’affaire a dépassé mon propre réseau.

De quoi tu t’es inspirée pour dessiner tes premiers meubles ?

Au départ, je suis très influencée par les années 50, qui sont très tendance en ce moment. En fait, j’utilise le même système que dans la publicité : je regarde beaucoup ce qui se fait à droite à gauche, je fais des recherches et j’invente mon propre mix. Je m’inspire de plein de choses pour créer un objet unique.

Je pense que c’est important d’expérimenter la matière pour savoir quelles possibilités s’offrent à vous.

Tu n’as jamais voulu passer un CAP Menuiserie ou ressenti le besoin de faire une vraie formation ?

On m’a souvent posé la question et j’ai toujours répondu que je ne voulais pas être menuisier. Je ne me projette pas sans la création. Par contre je pense que c’est important d’expérimenter la matière pour savoir quelles possibilités s’offrent à vous.

Aujourd’hui, comment travailles-tu ?

Jusqu’à présent, pour les aménagements d’intérieur, je dessinais, je présentais, j’étais la commerciale, la créative et la menuisière. C’était compliqué à gérer parce que je comblais mes lacunes techniques en y passant beaucoup trop de temps. Je réussissais toujours mais au final je travaillais trop et je ne gagnais pas assez d’argent. Donc je viens de mettre en place un nouveau système avec Laurent qui est menuisier : je dessine, il construit et je passe en aide-constructeur. Ça me permet d’apprendre en construisant avec lui. Je pense que ce sera une transition parce qu’à terme, j’aimerais pouvoir déléguer les gros chantiers pour me consacrer à la création de « petit mobilier ».

Cecile Guignard - De derrière les Fagots

Ça fait maintenant 4 ans que tu t’es lancée, aujourd’hui tu vis de cette activité ?

Oui, même si je dois reconnaître que mon niveau de vie a bien baissé. Je ne pars plus en vacances et je fais attention mais je pense que ça ne va pas durer. Mon plan est juste de continuer à concevoir et fabriquer des meubles beaux mais accessibles. Je trouve que le design est fait pour être fonctionnel et que quand tu achètes un meuble ou une chaise à 2000 euros, tu as moins envie de t’asseoir dessus. Je veux vraiment trouver le juste milieu pour toucher des gens qui ont envie de belles choses sans avoir un porte monnaie de dingue.

C’est hyper stimulant puisque tout le monde développe des projets dans tous les domaines donc on peut vraiment rebondir sur les activités de chacun.

Tu as des enfants ?

Non, pas encore et j’ai conscience que ça joue beaucoup. Si j’avais eu ces responsabilités, j’aurais peut-être réfléchi autrement. Pour en avoir discuté avec plein d’amis, je pense que tout le monde peut changer de vie même en ayant des responsabilités mais c’est vrai que moi j’ai pu le faire en prenant le temps de tester les choses.

Aujourd’hui, tu partages un atelier collectif à Montreuil. Comment ça se passe et comment as-tu obtenu cette place ?

Quand on a dû quitter le local précédent, on a visité plusieurs ateliers de ce genre et on a obtenu une place ici. On est dans un immense local qui s’appelle « Ici Montreuil », où les créateurs peuvent louer des espaces pour travailler. C’est hyper stimulant puisque tout le monde développe des projets dans tous les domaines donc on peut vraiment rebondir sur les activités de chacun. C’est comme une entreprise où tout le monde serait indépendant, ce qui laisse tous les avantages de la structure : tu n’est pas isolé, tu peux échanger, tu as des retours (…) sans les inconvénients de la hiérarchie !

Tu te sens bien dans cette « nouvelle vie » ?

Oui. J’ai encore souvent des périodes de doutes entre deux projets mais qui sont plus des interrogations d’ordre financier. C’est une peur qui passe dès que j’ai un autre projet. Sinon je suis beaucoup mieux aujourd’hui qu’avant !

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Cécile Guignard