Benjamin Moreau © Virgile Guinard

« On va tous mourir demain donc il faut se marrer un peu quand même. »

Benjamin Moreau a été peintre, artiste contemporain et moitié du duo Kolkoz pendant quinze ans. Plus récemment DJ, il a pris les manettes du vaisseau Radioooo en 2012. Véritable machine à remonter le temps, cette web radio permet de se balader dans l’espace et dans le temps à la recherche de pépites musicales suggérées par les internautes du monde entier. Piloté à quatre mains avec sa compagne Noémi, directrice artistique, le projet Radiooooo est en passe de devenir un média ouvert, unique et novateur.  

Avant toute chose, expliquons en deux mots le concept de Radiooooo.

Radiooooo est une sorte de machine à voyager dans le temps. C’est un site web et une application qui représente une carte du monde équipée d’une timeline. On choisit un pays sur cette carte et on peut se promener dans la culture musicale du monde sur un siècle, par décennie.

J’ai toujours eu envie de faire des choses bizarres et j’ai eu beaucoup de chance parce qu’il y a toujours eu des gens pour me suivre.

Avant de parler plus en détail de Radiooooo, j’aimerais savoir ce qu’il s’est passé dans ta vie d’avant…

Pendant la première partie de ma vie, j’ai été artiste d’art contemporain pendant 15 ans. J’ai fait les Beaux-Arts à Marseille puis j’ai été peintre pendant longtemps. Ensuite j’ai développé pas mal de projets artistiques autour des jeux vidéo.

J’ai toujours eu envie de faire des choses bizarres et j’ai eu beaucoup de chance parce qu’il y a toujours eu des gens pour me suivre. Par exemple, j’ai re-fabriqué la lune sur une plage de Miami où on organisait des « matchs de foot sur la lune »… Il y a toujours eu des gens pour suivre ces conneries-là.

Pour moi comme beaucoup de gens, l’art est une liberté absolue et c’est ça qui m’intéresse : pouvoir faire des choses à l’envie sans avoir quelqu’un qui te dise quoi fabriquer. Même si cette liberté, on ne la retrouve pas que dans l’art, elle est possible à chacun.

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Tu as été soutenu par des gens en particulier ?

Oui, en particulier Emmanuel Perrotin, mon galeriste, qui a sponsorisé pas mal de mes projets, dont Radiooooo.

En 1999, tu formais d’ailleurs avec Samuel Boutruche le duo Kolkoz représenté par la galerie Perrotin, quelle était vraiment l’idée de ce projet ?

En fait c’était l’époque des premiers jeux vidéo et on commençait à beaucoup jouer donc on s’est dit que ça n’allait pas du tout et qu’il fallait en faire un truc ! Par exemple, l’un de nos premiers projets était d’aller chez des collectionneurs d’art en leur proposant de reconstituer leur appartement, leur famille, leur collection, et de s’entre-tuer là-dedans. On allait chez eux inspecter les lieux comme des flics et on reconstituait les choses au réel. Et ensuite on a connecté les appartements entre eux. Ça partait de l’idée de reconstituer le réel pour jouer avec. On a travaillé ensemble pendant 15 ans mais c’était difficile à la fin, je commençais à avoir un peu marre du monde l’art.

Pourquoi ?

Parce qu’en fait c’est bourré de codes qui font qu’à la fin tu as l’impression de perdre une forme de liberté. Il y a toutes ces foires d’arts contemporains, c’est un véritable marché où tu as des espèces de famille qui s’autogèrent…

C’est bourré de codes qui font qu’à la fin tu as l’impression de perdre une forme de liberté.

Et il faut jouer le jeu ?

Oui tu es obligé de jouer un jeu si tu veux que ça marche et j’avais l’impression de perdre ma bonne humeur là-dedans.

Et à côté de ça, j’avais des amis qui ouvraient un club à Paris qui s’appelait le Baron et le jour où ils ont ouvert ce club – il y a 12 ans – ils m’ont appelé en me disant : « Tu n’as pas des disques ? Parce qu’on ouvre ce soir mais on a pas de DJ ». J’avais une dizaine de disques chez moi, donc j’y suis allé. Et en fait ce club est devenu très marrant parce qu’on y a invité tous les copains du théâtre, du cinéma, du milieu de l’art et c’est devenu un lieu de rencontre pour toute la création à Paris et dans le monde. Il se trouve que c’était l’époque où les gens écoutaient beaucoup de techno en club, de la musique très dure et très formatée alors que nous on proposait plus une ambiance « boom à la maison ». Ça a tellement plu qu’on a fait beaucoup d’événements et je me suis retrouvé à beaucoup faire le DJ et donc a cherché énormément de musique.

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Comment tu abordais cette recherche musicale ? Tu avais une ambition par rapport à ça ?

Non pas du tout. Au départ, c’était vraiment pour pouvoir passer de la musique et on était partis sur l’idée de ne pas être spécialisés. Par exemple j’ai commencé au Baron avec un enregistrement des années 30 de Benny Goodman et tout à coup, on s’est aperçus que les gens pouvaient danser sur de la musique des années 30. Donc j’ai beaucoup cherché dans le swing, les vieilles musiques… Et c’est vrai que mon père collectionnait les juke-box donc j’avais quand même une petite culture musicale 60-70…

Tes parents sont artistes ?

Non pas du tout. Mon père travaillait à la radio, il était animateur sur RTL puis il a travaillé dans la pub. Je n’y ai jamais réfléchi mais peut-être que tout ça vient de là…

Fabriquer une machine à remonter le temps était la porte de sortie de l’art contemporain vers un projet d’entreprise où je trouve finalement beaucoup plus de liberté.

Plus concrètement, comment est née l’idée de Radiooooo ?

D’abord, moi j’adore l’histoire et la science-fiction donc fabriquer une machine à remonter le temps était la porte de sortie de l’art contemporain vers un projet d’entreprise où je trouve finalement beaucoup plus de liberté.

Et c’est une idée que j’ai eue parce que je détestais le fait que souvent des DJ ne veulent pas te dire quel est le son qu’ils passent et comment ils l’ont trouvé ! Ça m’a toujours énervé ! Pour moi, par nature, la musique doit se partager.

Donc comme on commençait à avoir une grosse collection, on a voulu partager notre trésor de guerre avec tout le monde et c’est la manière qu’on a trouvée. Faire un site collaboratif qui permette d’ouvrir les oreilles et de susciter la curiosité des gens, ce qui est super important et qui manque de plus en plus.

D’une manière générale, je trouve que la société ne t’encourage pas vraiment à la curiosité. Aujourd’hui même la recherche Google te pousse à chercher les mêmes choses que les autres. Quand tu fais une recherche, ce que tu vas trouver en premier est ce qui est le plus recherché, ce qui est complètement con ! Donc du coup tout le monde cherche les mêmes choses alors que je pense que l’humain, par nature, est ouvert à ça.

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Ça semble être un projet faramineux au départ, comment avez-vous lancé le projet ?

Disons que depuis l’idée grattée sur un bout de papier dans un bistrot à « On le fait vraiment » il y a deux ans de galère quand même pour y arriver…

 On est plus allés chercher dans la tête des gens que sur internet.

Qu’est-ce qui a été compliqué ?

Au départ, mon galeriste avait investi dans le projet pour louer des locaux et que l’on puisse se consacrer au projet mais après quand tu fais un site internet, il te faut des programmeurs et des serveurs donc techniquement c’est compliqué, légalement aussi. Donc je m’étais associé avec une avocate heureusement. On vient juste de trouver un accord avec la SACEM au bout de 4 ans…

Puis monter une entreprise sur un projet qui s’annonce long, sans payer les copains au départ, il faut maintenir une espèce de pression, un enthousiasme pour que les gens se mettent au boulot et aient envie de le faire même si globalement c’était le cas, c’est vraiment un projet de cœur.

Au départ on a dessiné une carte avec ma copine Noémie pour donner une forme à ça. Ensuite on a classé notre musique pour voir ce qui nous manquait et on s’est rendu compte qu’il nous manquait… 90% du monde. Donc on a pillé toutes les médiathèques de Paris, on a scanné tout ce qu’il y avait et après on a appelé des copains dans tous les pays du monde pour nous donner un coup de main, en leur demandant ce qu’écoutaient leurs parents, leurs grands-parents… et de là tu déroules des trucs, c’est beaucoup plus facile. On est plus allés chercher dans la tête des gens que sur internet.

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Combien y a-t-il de morceaux dans la base aujourd’hui ?

Environ 40 000 titres je crois, ce qui est beaucoup et peu. On garde moins de 8% de ce que l’on reçoit en moyenne.

Pourquoi une telle exigence ?

Parce que sur Radiooooo on ne peut pas zapper donc il faut que le niveau soit vraiment bon.

En fait au départ on croyait connaître un peu le sujet mais en fait on ne connaît rien du tout. On découvre tous les jours.

C’est une réelle volonté de ne pas pouvoir zapper ?

Oui parce que justement on vient de cette génération où on zappe en permanence donc on voulait vraiment pouvoir laisser couler le son et ne pas être toujours dans l’action, le choix… C’est intéressant aujourd’hui comme position.

J’imagine que tu as découvert des artistes ou des sons hallucinants ?

Plein… En fait au départ on croyait connaître un peu le sujet mais en fait on ne connaît rien du tout. On découvre tous les jours.

Aujourd’hui tu travailles à plein temps sur ce projet ?

Oui.

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Comment tu te sens ?

Je me sens très bien ! C’est plein de rebondissements ! C’est une aventure de monter une entreprise. On a failli couler plusieurs fois, on a dû refaire le site et repartir à zéro en retrouvant des financements à chaque fois, donc ça a parfois été chaud.

On n’est pas une bande de financiers qui fait des trucs avec des algorithmes, on essaie de faire attention à tout. La carte est faite à la main, les playlists sont faites à l’oreille… Il y a un côté magique dans cette histoire à se balader dans l’espace et dans le temps. Donc on a toujours trouvé des gens qui nous ont aidés à rebondir.

On n’est pas une bande de financiers qui fait des trucs avec des algorithmes, on essaie de faire attention à tout.

Maintenant quelle est la prochaine étape ?

En ce moment on cherche beaucoup d’argent pour le développement. Là on vit sur la levée de fonds qu’on a fait il y a un an (600 000 euros) qui a déjà permis de développer le site techniquement pour que tout fonctionne. Et l’année prochaine, on veut développer une partie magazine, culture et société à travers le temps et les frontières. Disons que le site est une façon d’écouter le monde et on aimerait le voir aussi. L’idée est de profiter de tous les contributeurs qu’on a pour voir le monde autrement, d’explorer leurs albums photos et leur mémoire au sens large. On voudrait aussi fabriquer des machines, des jukebox. On va aussi organiser bientôt des soirées Club Radiooooo avec des labels.

Benjamin Moreau © Virgile Guinard

Quel est ton quotidien ?

C’est de faire en sorte que tous ces rêves deviennent des réalités. Et je passe aussi du temps sur les visuels et la communication pour avoir l’imagerie la plus étrange et la plus originale possible. On essaie de travailler avec des gens différents pour ne pas tomber dans une routine, on tourne autour du pot pour regarder les choses différemment à chaque fois. On essaie de se marrer un peu tous les jours.

On va tous mourir demain donc il faut se marrer un peu quand même.

Quel conseil tu donnerais ou tu aurais aimé qu’on te donne ?

Je ne sais pas si j’ai de conseil à donner ! De garder les oreilles bien ouvertes et de faire des choses enthousiasmantes, parce qu’on peut vite tomber dans l’ennui. On va tous mourir demain donc il faut se marrer un peu quand même.

www.radiooooo.com

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Interview : Marie Ouvrard
Photos : Virgile Guinard
Illustration : Beaucrew
Correction & Relecture : Isabelle Quelquejay