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« Je voulais vraiment faire ces vêtements avec eux et voir jusqu’où je pouvais aller. »

Il y a 10 ans, Aurelyen s’envolait pour le Pérou pour un petit “projet solidaire anodin” en partenariat avec une école de couture dans les bidonvilles de Lima. Aujourd’hui, Misericordia est une marque de mode avec ses collections, ses boutiques et une équipe de 40 couturiers.

D’où viens-tu ?

J’ai grandi dans une petite ville à 10km de Paris.

Qu’est-ce que tu voulais faire quand tu étais petit ?

Quand j’étais ado, je voulais faire du cinéma ! Je regardais beaucoup de films, ce que je fais toujours d’ailleurs.

Quel métier faisaient tes parents ?

Ma mère était institutrice et mon père faisait du conseil.

Mais qu’est-ce que je suis en train de foutre dans ma fac de maths ?

Quelles études as-tu suivies ?

Après le lycée, je suis entré en fac de maths. A l’époque, j’avais une amie qui était aux Beaux-arts et du coup j’allais la chercher à la fin des cours. Je me disais « Mais qu’est-ce que je suis en train de foutre dans ma fac de maths ?». J’ai tout arrêté et je suis entré aux Beaux-arts de Cergy. Mon truc, c’était surtout la photo et la vidéo. J’ai été diplômé en 98.

Qu’est-ce que tu as fait après avoir eu ton diplôme ?

Je suis devenu assistant pour des profs des Beaux-arts et pour des artistes pour qui je faisais des vidéos. Je voyageais énormément pour le boulot et pour satisfaire ma curiosité artistique. C’est comme ça qu’un jour, j’ai atterri au Pérou et qu’on a lancé le projet Misericordia.

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Comment ça s’est passé ?

Je suis parti avec Mathieu, un ami, pour rencontrer les gens d’une école de couture qu’il voulait aider. Une fois sur place, on a commencé à travailler sur des petites choses et à réfléchir un peu à la direction aristique d’un projet qui n’était à la base qu’un petit projet solidaire anodin.

je découvrais aussi l’Amérique Latine et je ne parlais pas un mot d’espagnol !

Tu connaissais le Pérou ?

Non, pas du tout, je découvrais aussi l’Amérique Latine et je ne parlais pas un mot d’espagnol ! C’était en 2003 et à l’époque la vie là-bas était vraiment différente. L’école se trouvait dans le désert, à 40 km de Lima, près d’un bidonville. Je me suis dit qu’il se passait quelque chose et que j’avais envie d’y vivre quelque temps pour construire ce projet avec les péruviens. La mode incluait toute une partie artisanale, et l’idée de le faire avec les gens du pays m’a plu. Avec Mathieu, on y est retournés 6 mois plus tard.

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Comment avez-vous mis en place la production de vêtements ?

La première fois, on a dessiné une petite collection, quelques tee-shirts et quelques vestes, dans l’idée d’aider la population sur un one shot. Puis on est rentrés à Paris où l’on a vendu assez rapidement notre petit stock. En partageant notre histoire, on s’est rendu compte qu’elle suscitait un énorme enthousiasme. On est donc repartis là-bas 4 mois plus tard et on a lancé le projet.

On coupait le tissu sur une table de camping.

Comment travailliez-vous sur place ?

J’ai pris en charge la création et on a fabriqué les premières pièces avec la même petite école de couture. Quelques mois plus tard, on a acheté une première machine à coudre, qu’on a installée dans le salon de Valentina, la prof de couture. On coupait le tissu sur une table de camping. Tout était fait de manière hyper artisanale, avec de très longs processus !

Comment avez-vous réussi à vous faire connaître ?

La première année, on a fait une exposition dans un magasin de mode. On a présenté des vestes de collèges péruviens vintage et on a exposé quelques photos. C’était le début du projet “Misericordia”. On a eu quelques articles dans des magazines et surtout la possibilité de vendre quelques pièces chez Colette et Surface to Air. Ensuite, on s’est fait inviter par quelques salons qui aimaient notre projet, comme le Tranoï ou le Who’s Next où l’on a reçu quelques commandes. On a vraiment senti que la collection et le projet plaisaient et que les gens n’étaient pas indifférents à ce qu’on voulait transmettre.

C’était le début du commerce équitable et de la mode “green” ?

Oui, on a été les premiers à dire : “Voilà, on peut faire des vêtements ailleurs, autrement, et se positionner dans le monde de la mode, une mode même assez luxueuse”.

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Vous avez vite rentabilisé l’affaire ?

Le projet a mis deux ans à mûrir car on n’y connaissait rien. On a vraiment investi au fur et à mesure grâce aux avances sur commandes.
Les premières années, on gagnait très peu d’argent mais on faisait des allers-retours au Pérou à peu de frais. Là-bas, on vivait avec 3 centimes. L’époque était différente d’aujourd’hui, les loyers n’étaient pas ce qu’ils sont maintenant.
C’était la débrouille. On avait internet un jour sur deux à Lima, on partait faire les salons en Europe en Kangoo avec des malles, puis on montait des stands avec trois bouts de ficelle.
A partir de 2005, on a commencé à vendre nos produits dans de belles boutiques et à rentabiliser l’affaire.

Comment vous organisiez-vous ?

Moi, j’étais principalement à Lima. J’assurais la direction artistique et le suivi de production.
Mathieu était responsable de toute la commercialisation et de la facturation. En 2003, il a décidé de quitter l’aventure.

On vivait au milieu des bidonvilles de Lima dans des conditions très dures.

Pourquoi est-il parti ?

A l’époque, Mathieu avait 23 ans et beaucoup de choses à gérer en France. Et surtout, il ne faut pas oublier que c’était vraiment difficile… On vivait au milieu des bidonvilles de Lima dans des conditions très dures. Les gens ne se rendent pas forcément compte mais essayer de mener à bien un projet aussi ambitieux en vivant dans un bidonville, c’est pas facile.
Tu dois répondre à des mails venant du Japon, d’Italie ou de France, alors que tu prends des douches froides et que tu ne manges qu’une à deux fois par jour maxi. Tous les soirs tu te grattes les jambes jusqu’au sang parce que t’es mangé par les puces. Pas si évident que ça…

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Et toi, qu’est-ce qui t’a motivé pour continuer ?

Je m’étais vraiment impliqué dans ce projet que je trouvais extrêmement fort. J’avais plaqué ma carrière artistique pour ça, et je m’étais extrêmement attaché à l’équipe péruvienne… Je ne me voyais pas les abandonner, ce n’était pas possible. Je voulais vraiment faire ces vêtements avec eux et voir jusqu’où je pouvais aller.

Je me suis retrouvé fin décembre à gérer une équipe de 15 personnes, et je n’avais plus d’argent pour les payer.

Tu as réussi à gérer la boutique tout seul ?

En fait, Mathieu s’occupait de la partie financière, et le premier choc a été qu’au bout de 3 semaines, il n’y avait plus de sous… Je me suis retrouvé fin décembre à gérer une équipe de 15 personnes, et je n’avais plus d’argent pour les payer. J’ai dû leur demander d’attendre une semaine. Je ne dormais plus, c’était la catastrophe.
Quand je suis rentré en France, j’ai trouvé l’argent et j’ai commencé à vraiment bosser sur la partie financière et l’aspect comptable.

Comment l’activité a-t-elle évolué par la suite ?

On a bien grandi. Aujourd’hui, Misericordia est une marque connue et reconnue. On a ouvert notre première boutique il y a un an. J’ai une super équipe au Pérou, de belles machines, un vrai savoir faire et une clientèle fidèle…

On a développé un projet différent, novateur et authentique. On a essayé d’expliquer que pour changer le monde il fallait se bouger, mener à bien des projets localement, être présents sur le terrain et voyager. Travailler au Pérou, ça n’est pas facile, comme dans n’importe quel pays de l’hémisphère sud. Mais il faut y aller et encourager les gens qui le font, souvent pour de bonnes raisons.

Je suis content d’avoir réussi à montrer que notre histoire n’était pas juste un petit concept comme ça, sur un ou deux ans. C’est un projet à long terme.

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Aujourd’hui, quel est ton quotidien ?

Je dessine toutes les collections car c’est ce qui me passionne. Si je devais déléguer cette partie, ça ne m’intéresserait plus. Dessiner et prendre en photos les campagnes, c’est mon plaisir.

Après, j’ai beaucoup de responsabilités. C’est compliqué pour moi d’un point de vue personnel car tout ça implique une vie très hachée, pleine de voyages et de turbulences. Parfois sur le long terme c’est épuisant, mais c’est un projet qui m’anime et qui me donne envie tous les jours de me lever pour le faire grandir.

Et depuis pratiquement 2 ans j’ai réussi à prendre du temps pour moi et à voyager ailleurs. Je me suis mis à faire de la randonnée et un peu d’alpinisme. Ça me permet de me ressourcer, de faire autre chose et de prendre du temps pour réfléchir.

Je veux garder ce souci de qualité et celui de créer des produits intemporels.

Quelle est ton ambition pour Misericordia ?

J’ai vraiment envie que Misericordia devienne une marque encore plus exigeante et plus complète. Je veux garder ce souci de qualité et celui de créer des produits intemporels.
On veut faire de beaux vêtements qui séduisent tout le monde. Il y a un public pour tout, il faut juste savoir le trouver.

www.misionmisericordia.com