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« J’avais vraiment besoin de revenir à quelque chose de créatif et manuel. »

Romuald et Aurélie ont fondé la librairie-galerie Lazy Dog en 2003. Devenue une référence l’enseigne s’est rapidement développée au point qu’Aurélie n’ait plus le temps d’ouvrir un livre. Trois adresses et deux enfants plus tard, le couple a fermé boutique et Aurélie décidé de faire de son petit plaisir une activité à temps plein. Aujourd’hui, elle est céramiste.

Que voulais-tu faire petite ?

J’étais attirée par deux trucs qui me sont restés longtemps. C’était le début des clips sur MTV donc je voulais faire des images de synthèse et aussi être vulcanologue ! J’ai passé des heures à regarder des documentaires d’Haroun Tazieff … Et j’aimais bien voyager et il y avait déjà cette fascination pour la terre et le feu.

« Ma fille, ne travaille jamais devant un ordinateur, ni dans un bureau ! ».

Tu étais déjà attirée par les travaux manuels ?

Oui vraiment, j’ai toujours été manuelle, j’ai toujours aimé bricoler des trucs. J’ai grandi dans un environnement plutôt créatif. Même si ma mère était informaticienne elle faisait de la poterie, développait ses photos dans la salle de bain… Elle m’a toujours dit : « Ma fille, ne travaille jamais devant un ordinateur, ni dans un bureau ! ».

Quelles études as-tu suivies ?

Après le lycée, j’ai suivi une formation en graphisme dans une petite école privée. J’avais en tête de travailler sur le volume, je voulais faire des films d’animation type Wallace et Gromit. Finalement, au fil des stages, je me suis rendue compte que cet univers me plaisait moins et puis j’ai tout de suite trouvé un job dans une grosse agence de communication.NM2-36

Comment s’est passée cette expérience en agence ?

Je me suis lancée là-dedans sans trop savoir où j’allais et j’y suis restée presque cinq ans ! C’était très intéressant, plutôt cool et j’adorais les gens avec qui je travaillais. Par contre je détestais cet univers où on te presse le citron. Quand tu rentres chez toi, tu n’as plus du tout envie de créer quoi que ce soit, tu n’as plus d’idées, plus d’énergie. Et puis ce fonctionnement de grosse structure et de hiérarchie ne correspondait pas du tout à ma personnalité, j’avais envie d’indépendance.

Donc avec mon copain, on a décidé de monter un truc à nous, une activité qui pouvait regrouper nos passions à tous les deux. Romuald a fait plein de choses différentes. Il a été barman, styliste, DA dans une agence de photographes… On était prêt à ne pas compter nos heures mais pour nous et pour un un projet qui nous plaise vraiment. On a donc décidé de monter Lazy Dog, une librairie spécialisée dans l’art et le graphisme.

Il a quitté son job le premier pour lancer le shop et je l’aidais le week-end, j’y passais toutes mes soirées ! Et au bout de deux ans, j’ai quitté le mien pour le rejoindre à plein temps.

On était prêt à ne pas compter nos heures mais pour nous et pour un un projet qui nous plaise vraiment.

Vous avez lancé cette activité avec un peu de fonds ?

Pas du tout, nous n’avions quasiment aucun financements ! Le plus dur a été de trouver un local sans reprise et sans pas de porte mais on a fini par trouver, et on a construit les meubles nous-mêmes… On avait la boutique où on vendait des livres d’art ou de graphisme, des magazines, des affiches, des goodies et un peu de fringues et on avait une petite galerie au sous-sol. On s’est fait connaître petit à petit en organisant des événements et en faisant venir des artistes. Les médias culturels spécialisés nous ont rapidement suivi (Nova, Vice…). Puis on s’est développé en ouvrant un corner au magasin Citadium, puis on a déménagé pour un local plus grand…

En quelques années, Lazy Dog était devenu une référence et trois adresses à Paris. Pourquoi avoir arreté ?

On avait trois lieux et en parallèle Romuald avait monté une agence artistique, ça commençait à être chaud ! Et j’aimais beaucoup ce que je faisais mais la gestion de ce type de commerce est assez compliquée en terme de logistique. Puis on a eu deux enfants, on voulait avoir nos week-ends, il fallait faire des choix. Comme l’agence commençait à bien marcher on a fermé les boutiques progressivement et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de développer la céramique. On déménageait dans une petite maison où je pouvais avoir un atelier donc je me suis dit que j’allais faire ça un peu tranquillement pour pouvoir voir un peu plus mes enfants et gérer mon temps comme je le voulais. Même si tout le monde n’était pas forcément « emballé » autour de moi…

On a fermé les boutiques progressivement et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de développer la céramique.

Pourquoi ?

Quand j’ai voulu faire ca, plein de gens m’ont dit « Tu vas faire de la poterie ? Mais tu vas aussi avoir un vrai job ? ». Quand tu sens dans le regard des gens qu’ils n’y croient pas, il faut vraiment avoir suffisamment d’envie et de motivation pour tenir ton truc et te dire : «  Moi j’y crois et quoi qu’il arrive je vais le faire ».

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Comment avais-tu découvert la céramique ?

Avec la librairie, je n’avais même pas le temps d’ouvrir un livre ! Je passais la plupart de mon temps à gérer les commandes, les factures, les salariés et les clients et j’avais vraiment besoin de revenir à quelque chose de créatif et manuel. Donc j’avais commencé à prendre des cours le soir en loisirs dans un petit atelier. Je me suis tout de suite dit « Pourquoi je n’y ai jamais pensé avant ! ». J’ai commencé à faire ça pour la détente et petit à petit j’ai rapporté de la terre à la maison pour en faire sur un coin de table, j’ai acheté des pains de terre… Je me suis vite dit que j’avais envie de faire ça tout le temps.

J’ai commencé à faire ça pour la détente et petit à petit j’ai rapporté de la terre à la maison pour en faire sur un coin de table, j’ai acheté des pains de terre…

Il y a quand même un gap entre le moment où tu fais ça le soir pour le plaisir et le fait de développer une activité « lucrative et quotidienne ». Comment tu l’as géré ?

Oui il y a un énorme gap ! Au départ, je me suis dit que j’allais commencer par faire de petites ventes pour savoir un peu ce qui fonctionnait et avoir d’autres avis que ceux de mon entourage. J’ai fait des ventes de créateurs et les demandes des boutiques ont suivi. Je me suis donc constitué un vrai catalogue… Comme je suis assez entière, j’ai vite voulu pousser le truc pour que ça fonctionne bien et c’est rapidement devenu un job à plein, plein temps ! Parce que de toute facon pour qu’un business tourne, tu ne peux pas le faire juste 5 heures par jour, il faut le faire à fond.

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Quel est ton quotidien ?

J’y passe 200% de mon temps mais j’ai quand même une souplesse. Si je vais récupérer mes enfants à l’école, je peux me remettre au travail après.

Tu réalises tout toi-même ?

Aujourd’hui je suis à un carrefour où je pourrais vendre plus en sous-traitant une partie de mon travail mais pour le moment j’aime bien l’idée de tout faire moi-même tant que c’est possible. C’est juste parfois compliqué de tout gérer en même temps : la recherche d’idées, la fabrication, la distribution, les envois, la communication…

Pour le moment j’aime bien l’idée de tout faire moi-même tant que c’est possible.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Tout. Un voyage, la nature, une expo, une histoire que je raconte à mes enfants le soir, des textures, des couleurs… Ça peut aussi être des usages ou des fonctionnalités. Qu’est-ce que vais aimer avoir dans les mains le matin quand je vais boire mon café ? Je me projette sur ce que je voudrais avoir à ma table et ensuite je le fabrique ! Je fabrique des pièces décoratives et utilitaires, j’aime bien sentir la connexion de mes créations avec la vie de tous les jours et savoir que leur usage pourra rendre ce quotidien un peu spécial. Sans aller au bout du monde, des petites choses peuvent marquer un univers et émerveiller. Souvent les gens me disent que boire un thé ou un café dans une de mes tasses rend le moment plus délectable ou réconfortant.

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L’image de la céramique et de la poterie est vraiment en train de changer non ?

Oui c’est vrai. On pouvait avoir une image de la poterie un peu « poussiéreuse » et un peu facile dans le sens où dans les années 70 beaucoup de gens travaillaient la terre de manière libre et instinctive, mais c’est quand même assez technique. C’est d’ailleurs ce qui m’intéresse parce que tu peux apprendre toute ta vie. Tu as plein de manières de travailler la terre. Pour le moment je fais des pièces utilitaires mais je pourrais aussi imaginer aller plus loin dans l’artistique. Il n’y a pas de limites… Aussi nous vivons tous à mille à l’heure souvent frustrés par le manque de temps. Le virtuel est hyper présent. Je crois que cette envie de fait main vient en rapport à tout ça. Et il y a une nouvelle génération d’artisans qui dynamise des métiers qui pouvaient avoir une image vieillote et ringarde.

Le virtuel est hyper présent. Je crois que cette envie de fait main vient en rapport à tout ça.

Tu as connu deux manières de travailler complètement différentes. Aujourd’hui, qu’est-ce qui te plait dans ce nouveau fonctionnement ?

Mon indépendance et le fait d’avoir plein de facettes. C’est compliqué parfois mais je suis la chef, le moteur, et c’est moi qui vais faire que ça va fonctionner ou pas. Et j’adore être dans mon atelier, les mains dans la terre. J’aime chercher des idées, je me nourris de plein de choses et c’est super enrichissant. Et le fait de ne pas passer sa journée derrière un écran est très agréable.

C’est ta mère qui doit etre contente…

Elle est très contente !

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En bonus, la vidéo de Jean-christophe Torres « Chez Aurélie ».

www.jeanchristophetorres.com

 

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Interview & Photos : Marie Ouvrard