Anne Cazaubon - Encore Magazine

 «J’y suis arrivée mais j’ai quand même gravement joué avec le feu.»

Il y a 4 ans, Anne décide, avec son amie Marjorie, de gravir le Kilimandjaro. Un sommet à 5895 mètres d’altitude en Tanzanie que seulement 30 % des grimpeurs réussissent à atteindre. Elle y a laissé des plumes mais elle a touché le panneau d’arrivée…  

Où as-tu grandi ?

J’ai grandi en région parisienne dans les Hauts-de-Seine à Ville-d’Avray.

Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

Je suis journaliste freelance, auteure et réalisatrice. Je travaille régulièrement pour Radio France pour qui j’enregistre toutes les semaines ma chronique « Jour de lessive ». J’ai aussi plusieurs projets en cours dont un reportage sur une chamane diffusé sur France Inter au mois de mai et une série d’été autour des sages femmes sur France Info. Je fais aussi des voix off et forme des reporters militaires à poser leur voix sur les reportages qu’ils réalisent.

Quand tu étais petite, tu escaladais déjà les cailloux à Fontainebleau ?

Tu ne crois pas si bien dire ! Chaque semaine mon père nous emmenait faire le parcours blanc dans la forêt. J’ai de la famille dans le sud-ouest et nous avons beaucoup marché dans les Hautes-Pyrénées.

A quel moment as-tu vraiment pris goût au voyage ?

Mon premier grand voyage, c’était aux Etats-Unis dans le Vermont où j’ai été jeune fille au pair pendant 3 mois juste après mon bac. Puis, j’ai vraiment commencé à voyager à partir de ma première année de Fac. J’avais un petit boulot qui me permettait de mettre de l’argent de côté. Je voyageais toute seule en Europe, sac à dos et micro à la main. Je me suis promené dans les pays Baltes : Lituanie, Estonie et Lettonie. Puis je suis repartie en Pologne et en Hongrie. J’ai eu un gros coup de coeur pour l’Europe de l’Est. Puis le Canada, les Etats-unis, la Chine, le Vénézuela, la Mongolie…

Anne Cazaubon - Encore Magazine

Pourquoi voyager seule ?

C’était un peu une sorte de cadeau que je m’offrais chaque fin d’année, un moment où je ne pensais qu’à moi. J’aimais bien l’idée de me tester et de rencontrer de nouvelles personnes… L’aventure est bien plus riche à titre personnel quand tu es toute seule.

 J’avais toujours vu le Kilimandjaro comme un rêve inatteignable mais là j’ai pris conscience que c’était faisable.

Quand as-tu décidé de gravir le Kilimandjaro ?

J’avais une petite liste de choses que je voulais faire : marcher sur les chemins de Saint Jacques, finir un marathon… Et puis il y avait ce truc du Kilimandjaro, le toit de l’Afrique. Pendant un voyage au Venezuela, j’ai rencontré quelqu’un qui l’avait fait un an auparavant. Ça a été un déclic. J’avais toujours vu le Kilimandjaro comme un rêve inatteignable mais là j’ai pris conscience que c’était faisable avec un peu de préparation.

En rentrant j’en ai parlé à une très bonne amie Marjorie, un soir en terrasse en buvant des verres de rosé ! En discutant je me suis rendue compte que je voulais que cette démarche ait un sens. Tu peux me faire gravir n’importe quelle montagne mais pour une cause. A cette époque, Marjorie était affectée par le cancer de sa mère, moi aussi j’avais connu cette situation quelques années auparavant. Alors nous avons décidé de gravir le Kilimandjaro contre cette maladie qui touche tout le monde de près ou de loin. On s’est dit «Promis ! On le fait».

Comment vous êtes-vous engagées « concrètement » ?

On s’est inscrites sur justgiving.com pour récolter des dons de personnes qui soutenaient notre démarche. On a trouvé une association contre le cancer de la mâchoire des enfants tanzaniens, à qui on a décidé de redistribuer les dons.

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Combien coûte ce voyage ?

La Tanzanie est un voyage qui coûte cher, contrairement à d’autres pays. On ne peut pas arriver tout seul avec un sac à dos, il faut être encadré, avoir un guide, des porteurs, des cuisiniers… Globalement l’ascension coûte 200 euros par jour. Nous, nous avions décidé de le faire en 5 jours. Il faut aussi prévoir les transports, que ce soit l’avion ou le bus.

Comment t’es-tu préparée ?

Physiquement, on a commencé à jogger tôt le matin au Jardin du Luxembourg tout en arrêtant les petits excès. J’avais l’habitude de faire des marches en montagne mais Marjorie était un peu moins rodée. Puis on a planifié notre voyage et imaginé un petit périple.

Au camp de base, on croisait ceux qui redescendaient. On avait l’impression qu’ils rentraient de la deuxième guerre mondiale !

Quelles ont été tes premières impressions en arrivant là-bas ?

Quand on est arrivés en avion au Kenya à 600km du Kilimandjaro, on voyait déjà les neiges éternelles, notre objectif qui nous narguait au loin. Au camp de base, on croisait ceux qui redescendaient. On avait l’impression qu’ils rentraient de la deuxième guerre mondiale ! Ils étaient amaigris, brulés par le soleil, marchant comme des zombies. On essayait de ne pas trop les regarder tout en se motivant. On se disait juste : « On va y arriver, on est là, on est deux » tout en reprenant une double ration de pâtes.

Anne Cazaubon - Kilimandjaro

Vous faisiez partie d’un groupe ?

Oui, on s’est retrouvées dans un groupe de personnes venant des quatre coins du monde. On a croisé des quinquagénaires anglais qui marchaient en mémoire de l’une de leur amis qui avait été emportée par le cancer un an auparavant. Un autre groupe était venu avec la photo d’un proche disparu pour l’accrocher au sommet. On s’est rendu compte que cette marche n’était pas seulement un exploit physique mais que beaucoup de personnes venaient pour quelqu’un ou pour défendre une cause comme nous. Il y avait beaucoup d’émotion et une dimension mystique.

J’avais des bouffées délirantes et je le cachais un peu car je ne voulais surtout pas qu’on me dise « C’est fini, tu ne montes pas ».

Comment s’est passée l’ascension ?

Les premiers jours se sont plutôt bien passés. C’est après que ça s’est réellement compliqué !

A partir du troisième jour, j’étais épuisée. On est passé de 3200 à 4500 mètres. A chaque pause, je sentais que j’allais m’écrouler au sol. Je m’allongeais en disant « i wanna sleep, i wanna die », les autres répliquaient « Anne, if you sleep, it’s finished for you ! ». Il ne faut surtout pas s’endormir, c’est comme ça que ça peut mal finir. J’avais des bouffées délirantes… Je le cachais un peu car je ne voulais surtout pas qu’on me dise « C’est fini, tu ne montes pas ».

La dernière nuit nous n’avions dormi que 3 heures et j’avais le mal de l’altitude. Je ne pouvais plus rien boire, ni manger.

On est sorti du refuge à minuit. C’était une nuit étoilée, je n’avais jamais vu les étoiles d’aussi près. C’était un sentiment unique, je m’en souviendrais toute ma vie. Mais au moment où l’on s’apprêtait à partir, le guide qui m’avait soutenu depuis le départ, nous a annoncé qu’il ne pouvait pas nous suivre car il souffrait, lui aussi, du mal de l’altitude. On s’est tous mis à pleurer, c’était un peu le capitaine qui quittait le navire…

On est finalement partis à l’assaut de la montagne, c’était magnifique. Chacun se répétait «Pole Pole », ce qui signifie «pas après pas». A ce moment-là, c’était vraiment dur, je n’arrivais plus à ouvrir les yeux, j’étais épuisée.

A 5200 mètres, il y avait deux Hollandais avec qui on avait marché jusque-là, des anciens militaires des forces spéciales. L’un d’entre eux s’est effondré et s’est mis à pleurer comme une petite fille de 4 ans. En voyant ces mecs super entrainés et super sportifs craquer, je me suis rendu compte de la difficulté mentale du truc.

 

Anne Cazaubon - Kilimandjaro  

Quel a été ton sentiment en arrivant au sommet ?

J’ai retrouvé Marjorie quelques mètres avant l’arrivée et on s’est prise bras-dessus bras-dessous pour finir jusqu’au sommet.

L’arrivé en haut du Kili est indescriptible : tu vois des gens faire les derniers pas à quatre pattes, un autre en train de convulser porté par ses proches jusqu’au panneau d’arrivée avant de se faire évacuer. C’est inimaginable.

A ce moment-là on ne réalise pas du tout qu’on y est. On touche le poteau, on prend une photo mais il n’y a pas le «Putain on l’a fait ! ». On est trop mal pour penser à ça, on est complètement ailleurs …

J’ai quand même réussi à faire les quelques petits rituels que je m’étais promis de faire si j’arrivais au bout. Puis, il a vite fallu redescendre…

Anne Cazaubon - Kilimandjaro

 A quel moment avez-vous réalisé ce que vous aviez accompli ?

Même une semaine après, on ne réalisait toujours pas. C’est sur le chemin du retour, en revoyant au loin les neiges éternelles, que je me suis dit «On y était !».

Quelle leçon as-tu tiré de cette expérience ?

C’est dur à définir, on ne peut pas comparer cette ascension avec d’autres voyages. Même si je ne m’en rends pas vraiment compte, c’est vrai que l’on est seulement 30% à atteindre le sommet. Il y a une grande part de chance dans tout ça.

J’en garde quand même un goût un peu doux-amer, parce que je sais que j’ai gravement joué avec le feu. Je n’ai d’ailleurs pas senti deux de mes doigts pendant plusieurs mois…

Il ne faut jamais jouer avec le feu, ça peut vraiment basculer très très vite, il faut vraiment s’écouter pour ne pas faire n’importe quoi.

Après ce challenge quel conseil donnerais-tu à des gens voulant vivre la même expérience ?

Mon conseil, c’est de ne pas jouer avec sa santé car ça reste de la très haute-montagne. On n’avait pas mesuré à quel point ça pouvait être difficile sans quelques journées d’adaptation. Et à 200 euros la journée, on avait opté pour le trek le plus court. Mais ton corps ne peut pas prendre 5000 mètres d’altitude en 5 jours sans te le faire payer.

Il ne faut jamais jouer avec le feu, ça peut vraiment basculer très très vite, il faut vraiment s’écouter pour ne pas faire n’importe quoi.

 

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