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« Je me sentais totalement moi-même grâce à cet artisanat. »

Amandine était violoncelliste avant de se retrouver dans la pampa bolivienne où elle a découvert le travail du cuir. Pendant 2 ans, elle a appris les techniques traditionnelles aux côtés d’une maestro de choc. De retour en France, elle développe sa propre marque, Suki Paris.

D’où viens-tu ?

Je viens de St-Malo où j’ai fait mes études, puis j’ai vécu à Rennes.

Quelles études as-tu suivies ?

Dès le collège je me suis spécialisée dans la musique, je faisais du violoncelle dans une section musicale. Cela m’a amené à quitter le foyer familial pour continuer ce cursus au lycée. Puis ça a été musique à fond jusqu’à mes 25 ans.

A l’âge de 20 ans, je me suis dit : « Mais à quoi ressemble le monde en dehors de la musique ? ».

Tu es devenue musicienne ?

Oui, j’étais professionnelle, je jouais dans différentes structures, différentes formations, de styles différents. J’ai collaboré à des projets dans le cirque, la danse, le théâtre ou le cinéma. J’ai pas mal voyagé avec des groupes d’orchestre et de chant. Ça m’a vraiment ouvert l’esprit sur le monde et l’humanité en général.

La vie que tu menais te plaisait ?

C’était une passion et en même temps je n’ai jamais réussi à trouver ma place en tant que personne. Je n’ai pas trouvé non plus de mentor qui m’ait guidée ou poussée plus en avant que je ne pouvais le faire seule. Je m’étais consacrée à la musique depuis mon plus jeune âge, donc à l’âge de 20 ans, je me suis dit : « Mais à quoi ressemble le monde en dehors de la musique ? ».

Je commençais déjà à sentir qu’il y avait quelque chose en moi qui pouvait être autre que la musique. J’étais plutôt manuelle, donc j’ai commencé à bricoler des choses. Puis j’ai eu l’opportunité de partir travailler 2 ans en Bolivie.

maestro amandine

Qu’est-ce que tu es allée faire en Bolivie ?

Je suis partie pour une collaboration en tant que professeur de musique. Je me suis retrouvée en pleine pampa dans la forêt amazonienne, c’était un peu « cowboys land ».

J’étais prof mais j’avais pas mal de temps libre. C’est comme ça que j’ai commencé à entrer en relation avec les artisans locaux et à découvrir la maroquinerie. J’ai aussi découvert un autre monde, une nouvelle culture, une autre façon de vivre – et mon activité actuelle !

Je voulais vraiment être créative seule, en assumant mon propre travail sans interpréter celui des autres.

Comment as-tu fait tes premières armes ?

Un jour, j’ai accompagné des amis dans un village sur lequel ils réalisaient un reportage. Ce n’était pas un village très glamour mais avec un patrimoine culturel énorme, que ce soit au niveau historique, humain (c’est un melting-pot de communautés indigènes), ou au niveau des langues, de la musique et de l’artisanat.

Comme mon ami savait que j’étais un peu artiste et que je touchais à pas mal de choses, il m’a dit : « J’ai rencontré une famille complètement dingue qui fait de la maroquinerie, je suis sûr qu’ils vont te plaire ! ».

Et ça n’a pas loupé, c’est devenu ma famille de cœur. La mama – qui est devenue ma première maestro – avait de la moustache, prisait de la coca, fumait clope sur clope. Elle avait perdu sa ferme en jouant au poker et son mari restait à la maison garder les 10 enfants pendant qu’elle allait se soûler… Elle était vraiment incroyable !

Elle m’a dit : « Si ça t’intéresse, je vais t’apprendre ». J’ai commencé par l’observer et d’un coup j’ai senti que je trouvais un équilibre, quelque chose qui me faisait rayonner autrement que par la musique où tu ne peux pas forcement t’exprimer seul quand tu fais partie d’un groupe. Je voulais vraiment être créative seule, en assumant mon propre travail sans interpréter celui des autres.

daidi , 1ère maestra de cuero - copie

Comment a commencé ton apprentissage ?

Ça a vraiment été un bel apprentissage. D’un côté, je poursuivais mon activité. Je donnais une vingtaine d’heures de cours à l’école de musique et je montais des spectacles dans le village avec des marionnettistes barcelonais. Puis je passais tout mon temps libre autour des artisans maroquiniers. Au fur et à mesure, j’ai commencé à être de plus en plus indépendante et j’ai commencé à monter mes propres projets.

Il ne s’agissait pas juste d’apprendre à concevoir un accessoire mais vraiment d’apprendre le cycle complet d’un objet.

Qu’est-ce qu’ils t’ont appris ?

Ce qui était formidable, c’était d’avoir l’occasion de travailler du crocodile, du serpent, de l’autruche… Des peaux très luxueuses ici. Parfois des villageois arrivaient en disant : « J’ai chassé un crocodile, est-ce que ça vous intéresse d’acheter la peau ? ». Il nous est aussi arrivé de chasser nous-mêmes des animaux pour les manger, récupérer la peau et les tanner ensuite. J’ai appris tout le processus. C’est d’ailleurs ce qui m’a plu.

Il ne s’agissait pas juste d’apprendre à concevoir un accessoire de pure consommation mais vraiment d’apprendre le cycle complet d’un objet, et qu’il pouvait y avoir une suite logique et intelligente dans la consommation.

Tout était recyclé, on faisait nos liens en cuir, tous nos outils étaient faits à la main ; d’un clou on faisait une aiguille, d’un bout de bois on faisait une planche. C’était l’autarcie totale, ce qui n’empêche pas de faire de belles choses !

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C’est un monde qui s’est ouvert à toi ?

Oui, le monde s’est complètement ouvert à moi ! J’ai vraiment senti qu’une nouvelle vie pouvait commencer. J’avais beau aimer la musique, d’un seul coup je me sentais totalement moi-même grâce à cet artisanat. J’y ai trouvé beaucoup d’humanité et d’humilité.

Le retour à la réalité était difficile.

Comment as-tu vécu ton retour en France ?

Evidemment, deux ans plus tard, j’ai dû rentrer et là je me suis posé des tas de questions. Le retour à la réalité était difficile. J’avais cette nouvelle passion qui me prenait aux tripes, et je me suis dit que c’était trop bête de lâcher l’affaire. Du coup, je me suis mise à chercher des formations en France et j’ai opté pour une formation de maroquinier prototypiste à Cholet pendant 10 mois. Je suis passée des clous et des marteaux aux machines high-tech ! J’ai appris toute la machinerie contemporaine.

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Qu’est-ce que tu as fait, une fois la formation terminée ?

Quand j’ai terminé cette formation, je me suis retrouvée de nouveau avec mes clous, et la question est revenue : « Je fais quoi maintenant ? ». Comme j’avais l’esprit assez libre, je n’avais pas trop envie de travailler dans une boîte en tant que petite main, je voulais plutôt stimuler ma créativité. Je me suis dit que je pouvais prendre un peu de temps pour essayer de développer quelque chose et garder cette liberté de mouvement qui m’a toujours plu dans la vie.

Je suis devenu la pro du « loup ».

Quelles ont-été tes premières pièces ?

J’aime bien raconter des histoires, donc j’ai commencé par faire des loups (ndlr : pas l’animal, le masque). Pendant ma formation, je travaillais dans un bar le week end. J’y apportais mes nouvelles créations et on les testait sur nous. On regardait ce qui allait et ce qui n’allait pas. Au bout de 10 mois, les loups étaient nickels, on pouvait passer 6 heures avec ça sur la tête sans problème !

J’ai donc commencé à les commercialiser. J’organisais des soirées vente et je me suis rendue compte de l’énergie et du bonheur que ça apportait aux gens. J’étais super contente, c’était un premier vrai vecteur d’accessoires que je pouvais commercialiser. Je suis devenu la pro du « loup » et j’ai commencé à travailler avec une enseigne qui s’appelle « Le passage du désir ». Ça m’a permis d’avoir un premier fond de roulement, ils m’ont fait confiance. J’ai ensuite continué à développer mon activité en collaborant notamment avec le festival : « La route du Rock ». Je leur ai fait tout leur merchandising.

Amandine TRIO SACS LOUPS

Comment as-tu développé ta marque ?

Je suis arrivée pour la première fois à Paris il y a un an, et j’ai cherché de nouveaux fournisseurs. C’est un milieu un peu macho, donc j’ai dû m’affirmer !

Ensuite, j’ai fait un tri dans ma collection car au début on a une imagination débordante, on peut avoir tendance à créer à tout va ! Il faut savoir se recentrer un peu si on veut être cohérent dans une démarche commerciale. Et comme mon produit a une identité assez forte, il faut qu’il soit aussi accepté par le public. Je commence à me sentir un peu plus détendue là-dessus, les produits sont plutôt bien acceptés !

Ces deux dernières années m’ont vraiment mise en confiance par rapport à mes idées et ma démarche. Maintenant, il s’agit de travailler sur la logistique et la commercialisation. C’est encore beaucoup de compromis, je ne roule pas forcément sur l’or tout le temps, mais ça me permet de garder ma liberté.

Aujourd’hui, comment commercialises-tu tes créations ?

Depuis cette année je suis en vente à la boutique Les Javottes à Paris, puis dans d’autres shops à Nantes. Je fais aussi des ventes de créateurs au moins une fois par mois. Je reste avant tout artisan créateur et comme je fais tout toute seule, certaines choses sont un peu restées en suspens… Je travaille en ce moment sur mon site internet et je vais développer la vente sur plateformes.

cowboy

Quel est ton quotidien ?

En ce moment, il est un peu chamboulé car je suis enceinte pour la première fois ! Du coup mon rythme de travail est un petit peu ralenti. Le matin, je fais un tour dans le jardin et le potager, et ensuite je passe la journée dans mon atelier à faire les découpes, les montages et préparer les commandes.

Je peux composer ma vie comme je le souhaite.

Qu’est-ce qui te plaît dans cette activité ?

Ce qui est génial aujourd’hui, c’est que je peux composer ma vie comme je le souhaite. J’espère que ça continuera comme ça même en développant mon business… Parfois je suis complètement au taquet et je dois travailler 28h d’affilée et d’autres jours, je peux prendre le temps de faire mon jardin et être un peu plus tranquille.

Ça me permet aussi de développer des idées dans le temps. J’aimerais bien travailler sur des meubles, des chaises, en faisant de la récupération de chutes de cuir, mais aussi collaborer avec d’autres artistes…

Comment vas-tu concilier cette activité et l’arrivée d’un enfant ?

Le fait d’être une future maman m’apaise. Ça va être une nouvelle aventure et ça va me permettre de transmettre à mon enfant de belles valeurs. Je vais continuer à travailler de beaux matériaux, prendre le temps de me concentrer sur une pièce plutôt que tout faire à la machine et continuer dans l’atypique plutôt que dans le consensuel.

 

Pour en savoir plus : amandinesimoncreations