Alice Balas © Virgile Guinard

À 30 ans, Alice Balas est créatrice de perfectos, à la tête de sa marque lancée en 2014. Auparavant assistante photo et directrice artistique, c’est lors d’un voyage en Inde dans un atelier de confection qu’elle a décidé de se lancer. Elle pensait rentrer avec une veste sur mesure, elle a finalement imaginé 70 modèles différents. Aujourd’hui, ses pièces uniques et séries limitées sont fabriquées en France et imaginées dans le soin du détail. Rencontre dans son showroom parisien. 

Hello Alice, tu es aujourd’hui créatrice mais j’ai cru comprendre que tu as toujours voulu être photographe, c’est vrai ?

Oui, j’ai toujours rêvé d’être photographe depuis petite. Mon père prenait beaucoup de photos – j’ai très vite appris à me servir de son Nikon – et ma mère filmait avec une caméra super 8. J’ai toujours été attirée par l’image, j’adorais dessiner. Mon arrière-grand-mère et ma mère dessinaient énormément aussi, j’ai toujours baigné là-dedans.

Tu as suivi une formation artistique ?

Oui même si j’étais dans un lycée qui formait plus à faire HEC. J’étais la seule de ma classe à vouloir faire une prépa art. Je voulais rentrer aux Arts Déco de Paris mais j’ai raté le concours donc j’ai pris une année sabbatique à New York et je me suis retrouvée serveuse et… assistante photo.

J’avais surtout une grosse envie d’un travail plus manuel et plus humain, et aussi cette petite idée de perfectos…

Comment ça s’est passé exactement ?

En fait, je travaillais dans un restaurant belge en face de chez Condé Nast. Je faisais bien mon job, j’étais réactive, souriante, bien avec les clients et un jour un homme vient manger au resto et me demande si je ne cherche pas un boulot. C’était le studio manager de Patrick Demarchelier (nlda : photographe dans la mode et la publicité) qui m’a proposé de rejoindre l’équipe des assistants pour quelques shootings…

Et quand je suis rentrée à Paris, j’ai fait une école de graphisme, des stages et j’ai commencé à travailler en freelance jusqu’au jour où un des directeurs artistiques pour qui j’avais fait un stage à Londres au Dazed & Confused m’a proposé de travailler dans l’agence qu’il venait de créer. Donc je suis partie à Londres en 2010. C’était une agence de création qui éditait un magazine digital assez avant-gardiste. Je suis restée quatre ans dans cette agence, travaillant sur des projets un peu trop digitaux à mon goût… Et à un moment donné je me suis rendu compte que ce n’était pas trop ce que j’avais envie de faire.

J’ai quitté ce poste en juillet 2014 pour rentrer à Paris en me disant que j’allais travailler en tant que directrice artistique freelance et que j’allais vraiment me mettre à la photo. J’avais surtout une grosse envie d’un travail plus manuel et plus humain, et aussi cette petite idée de perfectos…

Alice Balas © Virgile Guinard

Alice Balas © Virgile Guinard

À quoi ressemblait cette idée au départ ?

Au départ, je voulais profiter d’un voyage en Inde avec une copine qui produisait déjà des vêtements là-bas pour me faire faire deux ou trois vestes avant d’aller voir un peu du pays. Ça partait juste du fait que je ne trouvais jamais de perfecto à mon goût. Ils étaient tous noirs et pas toujours très bien coupés, ou trop épais… Finalement j’ai passé un mois dans un atelier et j’en ai fait faire 70 !

J’ai adoré découvrir ce travail manuel dans un atelier avec un artisan plutôt que de passer mes journées devant un ordinateur.

Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

En fait, je suis arrivée en Inde avec mes croquis, mes inspirations et mes recherches. Je suis d’abord allée choisir les peaux et les cuirs avec le fabricant et ensuite j’ai fait des tests. Et j’ai adoré tout le cheminement : choisir les peaux, la couleur, la qualité, toucher les cuirs, pour assembler les matières de manière très intuitive. J’ai adoré découvrir ce travail manuel dans un atelier avec un artisan plutôt que de passer mes journées devant un ordinateur.

J’ai fait 70 vestes toutes différentes, uniquement des modèles uniques, et je me suis dit que j’allais créer moi-même l’identité, le logo, le site, le look-book…

Alice Balas © Virgile Guinard

Alice Balas © Virgile Guinard

Tu t’étais déjà imaginée styliste ?

Non jamais même si pendant ces quatre années à Londres j’ai pas mal côtoyé le milieu de lamode. Et puis j’ai toujours aimé les belles matières et les beaux produits. Je ne suis pas du genre à aller faire un carton chez Zara, je vais plutôt m’acheter une seule belle pièce chez Isabel Marant ou un jean Acne noir…

C’étaient les économies que j’avais prévues pour mon retour à Paris, pour faire mon book photo mais j’ai tout mis dans ces 70 vestes !

Comment as-tu financé ces 70 vestes ?

C’étaient les économies que j’avais prévues pour mon retour à Paris, pour faire mon book photo mais j’ai tout mis dans ces 70 vestes ! Et quand je suis rentrée, je me suis organisée pour les vendre…et pour pouvoir réinvestir dans une prochaine série.

Comment tu t’y es pris ?

J’ai organisé un événement au Perchoir à Paris où j’ai invité des gens de manière plus « professionnelle » et j’ai lancé la marque en utilisant mon réseau. Et puis comme je fais des vestes originales, je les porte moi-même, je sors beaucoup et la communication se fait par le bouche-à-oreille.

Alice Balas © Virgile Guinard

Alice Balas © Virgile Guinard

Comment a réagi ton entourage au lancement de ce projet ?

Depuis deux ans, personne ne m’a découragée, tout le monde m’a vraiment soutenue. J’ai discuté de ce projet avec beaucoup de consultants, de professionnels que j’ai rencontrés, et tous ont trouvé le concept de la pièce unique intéressant. C’est ce dont les gens ont envie, se sentir unique.

Comment as-tu envisagé le développement de la marque en termes de business ?

Alors je n’avais pas tout à fait la fibre entrepreneuriale et donc je n’ai pas du tout commencé par le début ! En général, tu fais une étude, un business plan, tu trouves un partenaire et tu développes. Moi j’ai commencé et le projet s’est développé petit à petit. Il a d’ailleurs pas mal évolué depuis le début. Depuis les premières pièces produites en Inde, j’ai changé de positionnement, de développement et de production pour proposer des pièces de meilleure qualité. J’avais envie de fabriquer des vestes qui durent. Aujourd’hui, je produis en France.

Depuis les premières pièces produites en Inde, j’ai changé de positionnement, de développement et de production pour proposer des pièces de meilleure qualité.

Combien coûte une pièce sur-mesure ?

C’est à partir de 2 200 euros et ensuite le prix varie selon les matières, les broderies, l’intérieur, les détails…

Comment procèdes-tu ?

Je rencontre le ou la cliente, on discute, je prends des notes et je vais lui proposer certaines matières ou couleurs plus que d’autres selon son style, ses envies… Ensuite, il y a une prise de mesures et il faut compter environ deux mois pour recevoir la pièce. À ce moment-là on numérote la veste et je la signe.

Alice Balas © Virgile Guinard

Alice Balas © Virgile Guinard

Alice Balas © Virgile Guinard

Tu comptes développer des séries limitées ?

Oui, je prévois de lancer bientôt des mini-séries pour que ceux et celles qui ne peuvent pas s’offrir une pièce unique puissent quand même se faire plaisir sur une pièce en petite série (entre 30 et 100 exemplaires).

On te commande parfois des pièces super extravagantes ?

Oui, j’ai fait récemment une tenue de scène pour la chanteuse Peaches. On a fait une pièce dans un cuir irisé et on a intégré de vrais cheveux à la place des franges sous les bras. On a imaginé cette veste avec Charlie le Mindu, un artiste capillaire.

J’ai fait le choix d’ouvrir un lieu pour pouvoir me développer.

Aujourd’hui, tu es installée dans cette boutique du 3e arrondissement de Paris, j’imagine que tu as vendu énormément de vestes ou que tu as emprunté un peu d’argent pour t’installer ici ?

J’ai fait le choix d’ouvrir un lieu pour pouvoir me développer. En terme de positionnement, il me fallait une vitrine et un lieu où recevoir les clients. Je savais que j’avais une clientèle mais je ne pouvais pas passer par des revendeurs car le concept de pièces uniques n’est pas commercial. Donc j’ai trouvé cet endroit, dans lequel je me suis tout de suite sentie bien. J’avais un petit héritage de côté et ma famille m’a prêté le complément pour réaliser les travaux qui permettent que l’espace soit agréable et à la hauteur du produit.

Alice Balas © Virgile Guinard

Tu es encore « seule à bord » pour le moment mais j’imagine que tu travailles avec quelques collaborateurs ?

Oui je suis très entourée et je peux discuter du projet avec plein de gens même si parfois je me suis un peu perdue en écoutant trop les autres. Il est parfois difficile de prendre les bonnes décisions, c’est aussi dur de ne pas pouvoir partager les bonnes comme les mauvaises nouvelles, mais je suis les conseils de mon père et pour le moment je préfère avancer seule. Je fais beaucoup de choses moi-même mais j’ai l’impression de poser des bases. J’essaie juste de bien m’entourer parce qu’entre la boutique, la création, la gestion, la presse, la production et les sorties, c’est trop pour une personne. Je pourrais continuer un peu comme ça mais je suis assez impatiente de monter une équipe et j’aimerais que ça aille plus vite.

Comment te sens-tu dans cette vie de créatrice ?

Je me sens bien ! Ce n’est pas rose tous les jours, il faut être forte, il ne faut pas trop douter, c’est beaucoup de travail mais quand c’est ton projet tu ne comptes pas les heures. C’est aussi une grande joie de voir que ça plaît. Il faut maintenant continuer à apprendre…

alicebalas_encore-web

www.alicebalas.com

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Interview : Marie Ouvrard
Photos : Virgile Guinard
Illustration : Beaucrew
Correction & relecture : Isabelle Quelquejay