Alexandre Thumerelle, à la librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

« Les gens ont l’impression que le confort est ce qu’il y a de plus important et ça je pense que c’est une grosse erreur… »

Marie et Alexandre Thumerelle éditent, distribuent des magazines et ouvrent leur librairie et leur galerie parisiennes tous les jours, du lundi au dimanche. Pas une semaine ne passe sans un attroupement devant la boutique pour le vernissage d’une expo, du lancement de revue ou d’un concert. Il faut dire que le frère et la soeur suivent leurs envies avec la même audace depuis  20 ans. Celle qui fait que nous sommes là, un mercredi, à discuter sur ce banc avec Alexandre au gré des vas et viens. 

Alexandre, on est rue Dupetit-Thouars à Paris chez 0fr et tout le monde te connaît, tu as grandi dans le quartier ?

Non, j’ai grandi dans différentes banlieues parisiennes. D’abord à Clichy-sous-Bois, parce que mes parents avaient débarqué d’Angers en pensant que Clichy c’était Paris. Sauf que c’était déjà une banlieue assez dure avec des mecs qui se courraient après et des bagnoles qui cramaient… Quand des mecs ont commencé à se faire étrangler dans la cage d’escalier, on a changé de banlieue et on est allés vivre dans les Yvelines, près de Versailles.

Quels métiers faisaient tes parents ?

Rien de spécial, ils n’avaient pas trop de projets en tête. Ils faisaient des petits boulots par-ci par-là.

À partir de 12 ans, j’ai commencé à monter des business qui m’ont permis de gagner mon argent.

Qu’est-ce qui t’intéressait quand tu étais jeune ?

Je m’intéressais à plein de trucs et j’ai vite été très indépendant. À partir de 12 ans, j’ai commencé à monter des business qui m’ont permis de gagner mon argent. Par exemple, le week-end j’organisais une livraison de viennoiseries et de pain pour le village d’à côté où il n’y avait pas de boulangerie… J’étais un des enfants les plus riches de France…

Avec cet argent je m’achetais des CD, des vinyles, des raquettes de tennis (…) et très tôt j’ai voyagé. Dès 16 ans, j’ai commencé à partir partout en Europe, à traverser la France en auto-stop… J’étais assez libre.

Alexandre Thumerelle, à la librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Après le lycée, tu es allé à la fac ?

Après le lycée, j’ai étudié le cinéma à la fac de Saint-Denis parce que j’écrivais beaucoup et j’avais envie de réaliser des films. C’était génial, il y avait des gens de partout, des gens qui avaient eu des vies ailleurs, qui suivaient une passion… Alors qu’avant, moi je pensais qu’avoir un diplôme c’était pour avoir un travail ! Alors que là, tu te rendais bien compte que tu n’aurais aucun travail.

Je pensais qu’avoir un diplôme c’était pour avoir un travail ! Alors que là, tu te rendais bien compte que tu n’aurais aucun travail.

Mais c’était génial, on travaillait sur plein de projets, on réalisait des films… Quand il fallait trouver de l’argent, j’organisais des concerts ou des soirées. J’ai fait venir trois fois Daft Punk au tout début, c’était des amis d’amis… Dans la même bande il y avait les mecs de Phoenix…

Mais finalement, on s’est rendu compte au fur et à mesure qu’on avait un problème de diffusion parce que tu as beau faire des films, si personne ne peut les voir c’est compliqué.

Et un jour, je fais un voyage à Marseille et je tombe sur un hebdomadaire gratuit Tactique, super beau, très intelligent, poétique… Et je me dis que si des Marseillais arrivent à le faire et à le financer, il faut qu’on le fasse à Paris, ça doit être possible. Du coup je me lance dans cette idée de faire un hebdomadaire culturel gratuit à Paris et j’arrive à trouver une équipe de personnes qui me suivent dans cette aventure folle.

On était au niveau zéro, on ne savait pas se servir d’un ordi, on n’avait aucune thune et on voulait faire un magazine.

Comment s’appelait ce premier journal ?

Il s’appelait Prétexte. On a commencé à travailler là-dessus en août 1996. On avait acheté un ordinateur avec un pote et on a lu la notice tellement on n’y connaissait rien ! On était au niveau zéro, on ne savait pas se servir d’un ordi, on n’avait aucune thune et on voulait faire un magazine. On avait juste 2 000 francs (environ 300 euros) pour ouvrir un compte et déclarer une société de presse.

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Comment l’avez-vous distribué ?

Avec ma sœur Marie, avec qui je travaille depuis le début, on a réussi à éditer ce journal gratuit et on a inventé un réseau de diffusion constitué de lieux cools pour diffuser Prétexte. Puis au fur et à mesure on a commencé à faire la même chose avec plein de revues étrangères que l’on trouvait en voyageant ou par le bouche-à-oreille. Au final presque 300 magazines.

C’est à ce moment-là que les mecs de Killiwatch, une boutique parisienne branchée, nous ont proposé de gérer un corner « Presse » dans leur boutique qui venait d’ouvrir dans le centre de Paris.

Et finalement là-bas, on apprend notre métier, on essaye des trucs. On se met aussi à vendre de livres qu’on adore, à exposer de gens… Et on se dit qu’on aime bien ça…

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Ça vous donne envie d’ouvrir votre propre lieu ?

Oui donc on achète un local rue Beaurepaire dans un quartier de Paris tout pourri à l’époque : le canal Saint-Martin…

On ouvre en 1999 dans cet espace qui ne nous coûte rien et on crée la première librairie 0fr là-bas. Il se trouve que dans les années qui suivent, le quartier explose et au bout de 9 ans les propriétaires trouvent une combine pour nous virer. Finalement ce n’est pas bien grave parce que ça nous oblige à trouver autre chose.

Donc, on trouve un nouveau local dans une autre rue toute pourrie, la rue Dupetit-Thouars où sont déposées toutes les palettes et les poubelles du Monoprix de derrière. C’est la fin du cuir au Carreau du Temple et les commerces meurent les uns après les autres. Mais on arrive ici et finalement quelques années plus tard le quartier explose lui aussi ! Au bout de 9 ans, nos amis propriétaires ont encore essayé de nous virer mais cette fois on avait signé un contrat et on a pu rester.

Une bonne nouvelle même si parfois c’est bien aussi quand la vie te fait te remettre en question, te réinventer… Parce qu’on est quand même à une époque du sur-confort où les gens ont l’impression que le confort est ce qu’il y a de plus important et ça je pense que c’est une grosse erreur…

Les gens ont l’impression que le confort est ce qu’il y a de plus important et ça je pense que c’est une grosse erreur…

Toi, dans quoi tu trouves ton confort ?

Dans ma santé. Ta liberté, c’est ta santé. Tant que tu es capable de générer de nouvelles idées, de produire, de rester enthousiaste, c’est ça ta force… C’est ta capacité à rester libre.

Pour toi, il est essentiel de rester libre ?

Je pense que ça devrait être le but de tous, le sens de la vie.

Parfois ça a été compliqué ?

C’est toujours compliqué mais ce n’est pas un problème.

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Alexandre Thumerelle, à la librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Vous êtes toujours restés libres (sans associés, actionnaires…) Marie et toi ?

Oui toujours.

Comment vous travaillez ensemble ?

C’est beaucoup d’improvisation. On ne fait pas de réunions par exemple.

Vous organisez des expos, des concerts… Toutes les semaines il se passe un truc ici ou à la galerie. Etre libraire ne te suffirait pas ?

Pourquoi se spécialiser ? Les gens continuent d’aimer notre librairie, je continue à me remettre en question et à regarder ce que font les autres. Ce n’est pas parce que j’organise des expos que je n’ai plus le temps de m’occuper de ça. 

Je suis tous les jours dans ma librairie.

Je pense aussi que l’on peut faire tout ça parce qu’on n’a pas de bureau, et tout est là. Le fait d’être au cœur de Paris permet ça. C’est facile de nous atteindre et de nous trouver, donc quand quelqu’un vient avec deux photos ou des dessins, on peut les montrer, la galerie nous permet ça. On peut aussi bien exposer Sarah Moon ou Will McBride, qui sont de grands photographes, que le petit mec qui va venir avec ses deux photos et qui n’est même pas photographe. C’est du feeling et de l’honnêteté.

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Vous êtes toujours éditeurs ?

Oui et on fonctionne un peu de la même manière. Les choses se font au fil des rencontres avec des journalistes, des photographes, parce que l’édition n’est pas un truc que tu peux faire tout seul. On a fait un mensuel En Ville, Prétexte, Magazine, Close combat, Mon amour, on a fait Agenda, Local… C’est aussi beaucoup semer et beaucoup essayer… Et sans tomber dans l’hystérie, on voit bien ce qu’il en reste.

C’est aussi beaucoup semer et beaucoup essayer… Et sans tomber dans l’hystérie, on voit bien ce qu’il en reste.

Finalement, tu as fait presque tous les métiers de la presse…

D’ailleurs on a même été jusqu’à créer une maison d’artistes dans le Lot. On trouvait que les artistes se perdaient un peu à Paris et on voulait les aider à entretenir leur foi. On a découvert un petit bled et on a acheté une baraque pour presque rien, on l’a retapée et c’est devenu un endroit où on propose d’aller à ceux qui ont besoin d’un espace rafraîchissant et où ils peuvent être focus sur leur art (cinéma, photo, écriture…) Moi ça m’a beaucoup aidé d’avoir eu ce lieu-là pendant un moment.

Donc oui on a testé une bonne partie de la chaîne ! Même si on ne fabrique pas encore d’appareils photo ou de papier…

Je pense qu’il ne faut pas non plus faire pour faire.

D’ailleurs, quelle est la limite ?

Là ça suffit… On a proposé assez et je pense qu’il ne faut pas non plus faire pour faire. Je ne vais pas éditer des choses, pour éditer des choses. S’il n’y a pas de rencontres, on n’édite pas, s’il n’y a pas d’artistes à exposer, on n’expose pas. On essaie aussi d’accueillir une réalité.

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

J’imagine qu’en 20 ans il y a eu des cascades quand même…

Oui, surtout quand tu démarres avec zéro franc… Mais tu es beaucoup plus fort que quelqu’un qui aurait un backup de 200 000 balles auprès de son oncle. Je pense que c’est aussi parce qu’on n’avait pas d’argent que le projet est beaucoup plus habité. Ça n’a jamais été un caprice.

D’ailleurs je pense que 0fr est très étrange d’un point de vue économique parce qu’il y a une balance entre le poétique désintéressé et le commercial qui est déraisonnable.

Cette réalité est faite de vraies personnes qui osent nous proposer leur œuvres et de gens qui viennent les acheter.

Et comment avez-vous trouvé cette balance qui fait que ça tourne ?

J’ai cette pratique commerciale depuis que j’ai 12 ans. C’est un truc qui vient de la pratique.

En tous cas, la réalité c’est d’avoir tenu ce truc 20 ans, c’est d’en avoir toujours envie et que ça plaise aux gens. C’est aussi une réalité d’un point de vue de l’argent. On n’a pas hérité d’un appart ou de quoi que ce soit. Cette réalité est faite de vraies personnes qui osent nous proposer leur œuvres et de gens qui viennent les acheter. On n’a aucune subvention ou autres aides, on n’en a jamais fait la demande et je préfère ne pas le faire pour des soucis de liberté.

La librairie - galerie Ofr. Paris, le 12 mai 2016.

Quelles leçons tu as déjà tiré de toutes ces années ?

La vie est longue, tu es responsable de ta vie, de ton bonheur, de ta fatigue… Quand tu te rends compte qu’il n’y a pas de réincarnation (ou que tu n’y crois pas), que tu as une vie, qu’elle est assez longue, qu’elle est cool et que ça vaut le coup de se démener pour elle, tout se passe bien…

www.ofrsystem.com

0fr, 20 rue Dupetit-Thouars – Paris

ofr.V2web

Interview : Marie Ouvrard
Photos : Gaël Turpo
Illustration : Beaucrew

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Cet article n’est pas issu du magazine Encore.
Il est exclusivement diffusé sur encore-magazine.fr.