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© Andy Parant

« Il faut devenir aventurier de son propre trésor »

Alban Michon est explorateur mais aussi plongeur, professeur et chef d’entreprise. On dirait bien que cet homme-là a le goût du risque et un peu la bougeotte… Après avoir racheté une première école de plongée à 22 ans, puis une seconde quelques années plus tard, il est parti pour une première expédition au Pôle Nord. En 2012, il repartait en duo au Groenland pour une virée en kayak, histoire de nager avec les ours blancs et réaliser un beau documentaire, « Le Piège Blanc ». Attention c’est froid. 

Comment as-tu été piqué par le virus de la plongée ?

Je suis originaire de Troyes mais quand j’étais petit on partait en vacances dans le sud. J’avais un masque et des palmes et je barbotais dans l’eau à regarder les poissons. C’était le bonheur ! Un jour, je suis tombé sur un article dans un magazine qui parlait de plongée pour les enfants et je me suis inscrit dans un club. J’avais 10 ans et j’étais vraiment dans mon élément, j’adorais cette sensation de liberté, d’apesanteur… J’étais sûr que je vivrais dans le monde de la plongée.

Tu étais bon élève ?

Non, j’étais très mauvais élève et l’école n’était pas faite pour moi… J’ai retapé mon CM2, ma 5ème et j’aurais pu retaper plein d’autres trucs si je voulais… On écrivait sur mes bulletins scolaires « à peu près nul », « médiocre »… Donc j’ai fini par passer mon Bac sans le prendre, je l’ai raté, et j’ai commencé à faire des petits boulots pour me payer mon monitorat de plongée. J’ai été éboueur, facteur, j’ai travaillé en usine… Puis j’ai passé mon diplôme à Antibes et là, ça a été la belle vie !

Je les ai appelés et je suis arrivé tout sourire en leur disant : « Je veux racheter votre école, je suis motivé mais je n’ai pas d’argent ».

Où as-tu commencé à travailler ?

D’abord, je me suis acheté un camping-car tout pourri et je suis parti avec une cassette de Louise Attaque et mon matos de plongée ! J’ai vécu un an comme ça, je plongeais et je gagnais ma vie en faisant la saison. Puis j’ai été appelé par l’armée, j’étais l’un des derniers… Finalement, je me suis éclaté, j’étais à Nice et c’était le plus grand Club Med de ma vie ! J’étais gendarme auxiliaire, rattaché à la brigade nautique avec qui on faisait de la plongée.

C’est à ce moment-là que j’ai appris qu’une école de plongée sous glace était à vendre à Tignes. Je les ai appelés et je suis arrivé tout sourire en leur disant : « Je veux racheter votre école, je suis motivé mais je n’ai pas d’argent ». J’avais 22 ans. Les gens m’ont dit OK, ils m’ont fait confiance et m’ont permis de racheter l’école en travaillant là-bas pendant quatre ans pour les payer au fur et à mesure. Et là, je me suis retrouvé patron d’un truc…

Alban Michon
© Andy Parant
Comment tu t’en es sorti ?

Il fallait que je gère tout ça avec de la passion et du bon sens ! Petit à petit, j’ai commencé à réfléchir à la manière dont je pouvais développer l’activité et ça m’a vraiment plu ce côté entrepreneur. C’était un gros challenge de faire mieux : j’ai changé le matériel, j’ai créé un site internet… Et ça a marché, ça fait 15 ans que j’ai cette école et on a multiplié le chiffre d’affaires.

Quelques années plus tard, j’ai aussi racheté une autre école, les Vasques du Quercy dans le Lot, et j’en ai fait une école de plongée sous-terraine.

Tout allait bien et tout marchait bien mais j’ai commencé un peu à m’emmerder… C’est à ce moment là que j’ai décidé d’aller voir ailleurs.

Je me suis aussi rendu compte qu’une expédition, c’est 60% de mental et 40% de physique. Moi, je ne suis pas le plus grand sportif de la terre mais par contre j’ai le mental.

En 2010, tu es parti pour ta première expédition au pôle Nord, comment ça s’est organisé ?

Un jour j’ai rencontré quelqu’un qui travaillait pour Jean-Louis Etienne. Il était logisticien-plongeur, préparait une expédition et avait besoin de conseils. Quelques mois plus tard, il m’a appelé en me disant : « Tu ne veux pas qu’on parte plonger au Pôle Nord ? ». Je lui ai répondu : « Super, on y va ». On a mis environ 2 ans à monter le projet et on est partis à 8 au Pôle Nord géographique.

On avait des traîneaux et des skis de rando pour rejoindre la côte Nord du Canada, à 800 km de là. Il faisait -52° mais tu parles d’une aventure ! Le but était de plonger tout au long du parcours et de ramener des images pour faire un film.

On s’est fait évacuer avant d’arriver au bout (à cause de la fonte des glaces) mais j’ai adoré cette expérience. J’ai beaucoup appris sur le fonctionnement des expéditions et les techniques de plongée. Je me suis aussi rendu compte qu’une expédition, c’est 60% de mental et 40% de physique. Moi, je ne suis pas le plus grand sportif de la terre mais par contre j’ai le mental.

Alban Michon
© Andy Parant
Qu’est-ce qui t’a motivé à partir quelques années plus tard au Groenland, en plein milieu des icebergs ?

Je voulais découvrir les icebergs parce que la glace, c’est super intéressant… Il y a 11 types de glace différents. Quand tu plonges à Tignes ou au Lac Baïkal, ça n’a pas la même couleur, le même relief, la même texture, et c’est fascinant. Donc pendant un an et demi, j’ai monté un projet pour partir au Groenland sur la côte la plus sauvage.

L’idée était de partir d’un village sur la côte sauvage du Groenland pour en rejoindre un autre, situé à 1000 km du premier.

Concrètement, comment prépare-t-on ce genre d’expédition ?

En gros, il faut définir son objectif, vraiment se renseigner sur les endroits où on veut aller pour ensuite se préparer techniquement. A ce moment-là, on fait une étude de faisabilité pour savoir par où passer, avec quel matériel, combien ça coûte, etc. Là, l’idée était de partir d’un village sur la côte sauvage du Groenland pour en rejoindre un autre, situé à 1000 km du premier. Ça n’est pas une distance extraordinaire mais entre les deux, il y a une multitude de glaciers qui débitent un maximum d’icebergs. Et comme, je voulais vraiment m’insérer dans l’environnement, j’ai décidé de le faire en kayak.

Alban Michon
© Andy Parant
Tu es parti avec Vincent Berthet. Comment as-tu choisi ton partenaire ?

Souvent, quand tu fais des aventures, il y a des gens qui viennent te voir en te disant : « Si tu projettes une autre aventure, je pars avec toi ! » Mais quand il s’agit de partir 2 ou 3 mois, en ne pouvant appeler sa famille que 5 minutes une fois tous les 15 jours parce que ça coûte cher, en espérant que tout se passe bien… tout à coup, il y a beaucoup moins de motivés ! Le mental est super important, il vaut mieux choisir par compétence que par amitié. Vincent était caméraman sur ma première expédition donc je savais qu’il avait déjà une expérience de terrain, il était partant et en plus il savait filmer ! C’est devenu ensuite un ami…

Quand on monte une expédition comme ça, c’est pas un truc égoïste, c’est vraiment dans le but de partager et de faire rêver les gens…

Dès le début, l’idée était de faire un film ?

Oui, parce qu’il ne faut pas oublier que quand on monte une expédition comme ça, c’est pas un truc égoïste, c’est vraiment dans le but de partager et de faire rêver les gens… Faire un film ou un livre, c’est le but. J’ai donc parlé du projet au réalisateur du film « Deepsea Under the Pole », qui a rencontré l’équipe de Thalassa. Ils ont validé le projet et nous ont suivis pour un film de 110 minutes, « le Piège blanc ».

Quel est le budget d’une expédition pareille ?

Ça coûte des milliers d’euros… C’est surtout une question de sécurité, c’est ce qui coûte cher. Le film et le tournage également coûte cher. Après tu peux aussi partir tout seul avec ton kayak, ça va te coûter 30 000 euros… Mais pour moi, faire 1000 km sans cette assurance, c’est de l’inconscience.

A ce moment-là, tu avais une famille ? Des enfants ?

Non, j’étais célibataire sans enfant.

Vous êtes donc partis quelques mois plus tard pour une expédition de 51 jours, ponctuée de plongées sous glace. On voit dans le film que ça n’a pas été de tout repos…

Oui, on a eu quelques moments compliqués… Par exemple, une nuit, on a dormi sur les kayaks parce qu’une barrière de glace nous empêchait d’accéder à la côte. On s’est retrouvé bloqués dans la glace en pleine nuit, fatigués, on avait froid. Et on s’est dit que ça ne servait plus à rien de lutter. Donc on a mis le réchaud dans le kayak, on a fait bouillir de l’eau chaude, on a mangé et on a bu du thé pour se réchauffer et prendre des forces. On a mis les couvertures de survie et on a dormi assis, bercés par la houle et le vent ! On s’est réveillé à 6h du matin, on n’avait pas bougé, toujours là comme des cons, bloqués… Donc je me suis mis à l’eau pour essayer d’écarter les glaçons et on s’en est sorti…

On est aussi restés bloqués pendant 3 jours à cause d’une tempête de neige… Il commençait à faire froid et la mer était déchaînée donc on a planté la tente pour rester à l’abri. On tenait des journaux de bord, on a refait le monde, on a fait des blind tests…

Là-bas, la côte est sauvage et tu sens que tu n’es pas chez toi, c’est la nature qui te maîtrise.

Vous aviez quand même une option sécurité ? Vous auriez pu appeler quelqu’un ?

On avait une balise Argos que tu peux déclencher pour obtenir du secours. Mais s’il t’arrive un truc la nuit, les secours ne peuvent pas venir en hélico…

A quoi on se raccroche dans ces cas-là ? Quels sont tes meilleurs souvenirs ?

Tous les moments sont importants. Parfois même, il ne se passe rien et c’est juste beau. Il y a eu des moments forts, comme la nuit sur la glace, la rencontre avec l’ours et le requin polaire, les aurores boréales… Là-bas, la côte est sauvage et tu sens que tu n’es pas chez toi, c’est la nature qui te maîtrise.

Le Piège Blanc
© Andy Parant
L’équipe de tournage vous a suivis pendant tout le périple ?

Non, même si en voyant le film, on a l’impression qu’ils sont tout le temps là ! Ils sont venus au début et à la fin de l’aventure pour faire de beaux plans en situation et filmer les premières plongées. Ils nous ont laissés faire notre aventure, on n’allait pas prendre l’apéro le soir sur leur bateau ! Avec Vincent, on a tourné le reste des images.

Quelle petite erreur tu ne referais pas ?

Par exemple, comme on n’avait pas réuni tout le budget, on avait acheté de la nourriture bas de gamme et les petits dej’ (des barres de céréales) étaient dégueulasses. On ne pouvait plus les manger. Comme on avait besoin d’énormément de calories, ça nous a pénalisés… C’est un détail, mais c’est une erreur que je ne referais pas !

J’ai vraiment mis du temps à digérer cette aventure. Au début, j’avais même du mal à raconter notre périple…

Comment s’est passé votre retour ?

On est rentrés autour du 10 octobre, un peu à reculons même si on était contents d’arriver. Mais le retour à la civilisation et à la dure réalité de la vie n’est pas facile ! J’ai vraiment mis du temps à digérer cette aventure. Au début, j’avais même du mal à raconter notre périple… Et puis après, on est passés à la promotion du livre, du film, on a fait des conférences dans des écoles… Moi j’adore ça, parce que pour moi qui n’était pas bon à l’école, je dis tout le temps aux enfants que c’est important de bien travailler mais surtout : « Ne soyez pas découragés par ce qu’on vous dit. Si vous avez l’impression d’avoir des difficultés, il faut savoir que tous, au fond de nous, on a un trésor. Il faut devenir aventurier de son propre trésor et aller le chercher au fond de nous. ».

© L5R / René Heuzey
Pendant cette période tu as mis en pause toutes tes activités ? Financièrement comment as-tu géré cette période ?

Pour mes écoles, j’ai des gens qui gèrent et après c’est sûr que je ne fais pas ça pour gagner de l’argent. Sur cette expédition, j’ai perdu de l’argent mais j’ai vécu une grande aventure. J’ai appris tellement de choses, c’est la formation de la vie quoi ! Je me paye une formation.

J’ai travaillé la communication, le marketing, les relations presse, alors qu’à l’origine, je ne suis que moniteur de plongée ! C’est ce qui me plaît.

Qu’est-ce que tu as appris ?

Quand tu montes une expédition, tu touches à tout : logistique, comptabilité, tu travailles avec des avocats, tu apprends les lois, la façon dont on monte un projet… J’ai travaillé la communication, le marketing, les relations presse, alors qu’à l’origine, je ne suis que moniteur de plongée ! C’est ce qui me plaît.

Pour toi, tout ça s’inscrit aussi dans une démarche de protection de l’environnement ?

Oui, de manière très indirecte, mais je fais vraiment ça pour dire aux gens : « Regardez comme c’est magnifique, il faut préserver le monde où nous vivons ».

Glaceo

Depuis ton retour, comment s’organise ton quotidien ? Tu es reparti ?

Oui, j’organise des sessions à l’étranger pour des clients. Je viens de sortir un nouveau livre, « GLACEO », un hommage au monde de la glace. Et en ce moment je travaille sur un autre gros projet pour lequel je recherche des partenaires. Je voudrais réussir à intéresser les gens à la protection de l’environnement et au futur par le biais d’une aventure à Paris.

Si tu essaies et que tu te plantes, tu vas apprendre dans tous les cas, donc il faut foncer sinon tu le regretteras.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait se lancer dans un projet ?

Il faut y aller et écouter les gens qui vous poussent vers le haut. Il faut y croire. Si tu essaies et que tu te plantes, tu vas apprendre dans tous les cas, donc il faut foncer sinon tu le regretteras.

www.albanmichon.com

Alban Michon by Beaucrew