Ils travaillent dans la mode, la restauration, le tourisme ou la musique. Ils viennent de France, du Sénégal, du Togo et du Congo-RDC. Ils font rayonner les richesses et les cultures d’un continent aux identités multiples et plurielles, pensent une Afrique entrepreneuse et audacieuse loin des slogans marketing pour la vendre comme un produit le temps d’une saison. Ils s’appellent Amah, Dieuveil, Mami, Papi, Marouan, Olivia et Benjamin. Ils ont chacun leur histoire et leur façon de raconter ce territoire qui les fait grandir, les animent et les inspirent. Nous avons décidé d’aller les rencontrer.

Amah Ayivi aime le style plus que la mode, les gens et les voyages. Il chine des trésors oubliés sur les marchés africains et porte fièrement ce nom, Marché Noir. Un jeu de mot pour parler de ses transactions payées en cash qui raconte aussi une autre histoire : celle d’un togolais qui veut installer sa vision d’un lifestyle moderne, mélange de toutes ses influences. Pause apéro avec Amah dans le quartier de Bastille à Paris, entre deux avions.

Comment est-ce que tu définirais Marché Noir?

C’est un lifestyle, une volonté d’ouverture sur les autres et sur le monde. Le business de base, c’est la partie boutique avec le vintage. Cette histoire a commencé avec l’équipe du Comptoir Général vers 2010. On a fermé depuis mais je suis en train de chercher un nouvel emplacement où je vais continuer de mon côté. Ça s’appellera Marché Noir. Il y a aussi le côté artisanat que j’ai développé dès 2015. En ce moment, je travaille par exemple avec un artisan marocain pour la sortie d’une série de chaussures en raphia que j’ai dessiné. Après, il y a aussi ce bureau tendance on va dire. C’est ce que les marques me demandent de plus en plus de faire.

Je suis très content d’avoir cette double culture. Être né au Togo et avoir grandi ici, c’est une grande force.

Dans ton univers, cette inspiration africaine, elle est très forte !

C’est ma plus grande source d’inspiration et j’assume complètement mon africanité. Avant c’était mal vu, on avait un peu honte. Aujourd’hui, ça a changé et quand tu t’assumes comme tu es, les gens te respectent aussi. Le fait que beaucoup d’africains rentrent au pays faire des choses et qu’ils fassent des aller-retours, ça fait également bouger les lignes. C’est essentiel de faire perdurer ça. Après je ne veux pas enfermer les richesses des pays africains mais plutôt les mélanger. Je suis très content d’avoir cette double culture. Être né au Togo et avoir grandi ici, c’est une grande force.

Ton histoire de style, elle commence d’ailleurs au Togo lorsque tu es tout petit.

J’ai toujours aimé jouer avec les vêtements et tout petit, je prenais déjà la tête à ma mère avec ça. Je suis né au Togo et je suis arrivé en France à 11 ans. Là-bas on a la culture des tailleurs et chaque année, on y va plusieurs fois pour faire nos vêtements de fêtes ou même nos tenues pour aller à l’école. J’ai des souvenirs de ça, je savais déjà ce que je voulais. Il n’y a pas si longtemps, j’ai aussi compris que la personne qui m’a vraiment inspiré, c’est mon père. Il a toujours eu la petite touche en plus : le petit chapeau, le vêtement traditionnel ou le costume trois pièces sur mesure.

Marché Noir, c’est beaucoup de boulot parce que je chine pièce par pièce mais ça a tout de suite eu du sens.

Pour la partie vintage de Marché Noir, là encore ça nous ramène à l’Afrique puisque la fripe vient de là-bas !

Quand on a commencé le vintage au Comptoir, je me ravitaillais dans le sud, à Marseille. J’ai fait ça pendant un peu plus d’un an et en 2012, j’ai compris qu’on pouvait aller chercher ce vintage en Afrique. Comme j’achetais déjà pour moi au Togo, j’ai commencé là-bas avec cinq-cents kilos. J’ai pris des bleus de travail, des robes... Et en faisant mes calculs, je me suis rendu compte que me ça coûtait moins cher que d’acheter un kilo en France. C’était, et c’est toujours, beaucoup de boulot parce que je chine pièce par pièce mais ça a tout de suite eu du sens. Je travaille à une échelle locale, je bosse avec mes amis d’enfance et je peux bien les payer. Et puis, c’est une sorte de recyclage. Tu mets ça aujourd’hui, tu le donnes à Emmaüs qui le file à quelqu’un, qui le vend à un autre, et moi je le rachète : ça crée une boucle !

Est-ce que tu dirais que c’est un acte militant aussi ?

Oui c’est clair qu’il y a quelque chose de ça, car il faut que ce soit un acte établi. Je milite, on milite mais on veut aussi que les choses soient ancrées définitivement dans la tête des gens. Pour moi, quelqu’un comme Thomas Sankara incarne cette espèce de force qui a contré l’occident à un moment donné. C’est aussi pour ça qu’on l’a assassiné. Mais les gens ont gardé son histoire en tête et essaient de suivre cet exemple. Je parle des gens lambda, pas de nos chefs d’États corrompus. Beaucoup ont cette idée sankariste en tête et petit à petit on peut faire en sorte que l’Afrique ne soit plus une mode.

Petit à petit on peut faire en sorte que l’Afrique ne soit plus une mode.

Marché Noir

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Interview : Narjes Bahhar