Féministe depuis son plus jeune âge, Éloïse Bouton s’est forgée une solide culture avant de devenir militante. Au sein d’Osez le féminisme, La Barbe et des Femen, elle a expérimenté toutes les formes d’activismes, des plus traditionnels aux plus radicaux. Journaliste indépendante, elle revendique aujourd’hui un statut de féministe freelance et lance son média label, Madame Rap.

Comment étais-tu quand tu étais enfant ?

J’étais hyperactive, je détestais faire la sieste et quand il fallait s’endormir le soir je chantais des berceuses en boucle ! Je disais que dormir était une perte de temps… Puis très tôt, j’ai sauté des classes, j’ai été diagnostiquée ce qu’on appelle aujourd’hui haut potentiel mais à l’époque on appelait ça surdouée. Cette étiquette générait beaucoup d’attentes et je dois dire que ça m’a un peu perturbée car je me sentais vraiment comme les autres. Je pense que ça a entraîné mes premiers questionnements sur l’engagement, le sentiment d’injustice…

Justement, qu’est-ce qui t’a éveillée plus précisément à ces questions sur la féminité et le féminisme ?

Il y a beaucoup de choses différentes.

Déjà petite, il y avait un décalage entre mon physique et mon comportement. J’étais une petite fille avec de longs cheveux blonds aux yeux clairs mais j’étais vraiment casse-cou, sportive, très maladroite et absolument pas soignée. Les princesses, ça ne me parlait pas du tout ! Moi j’étais plus Batman que la Petite Sirène ! Et très tôt je me suis sentie attirée autant par les garçons que par les filles. Je ne savais d’ailleurs pas si c’était un problème ou non…

Je lisais aussi beaucoup et j’écoutais de la musique. À 9-10 ans, j’ai commencé à écouter de la soul, du funk, Jimi Hendrix et les autres. À l’adolescence, c’était plutôt rock, Riot Grrrl, du métal aussi, hip-hop à fond et tout ça avec un peu un prisme « féministe ». Quand j’ai découvert des artistes comme Queen Latifah, ça m’a ouvert les yeux. Je m’identifiais à cette liberté, à la façon dont ils parlaient de sexualité, de plaisir féminin… Tout ça m’a permis de comprendre qu’il y avait plein de manières différentes d’être une femme et ça m’a beaucoup nourrie. Au lycée, c’est surtout dans les livres que j’ai puisé  Violette Leduc par exemple a été une grande découverte. J’étais complètement fanatique, j’ai tout lu ! Après j’ai aussi lu Simone de Beauvoir, Jane Austen, Toni Morrison, Maya Angelou, Angela Davis, Frida Kahlo…

Et puis j’ai été victime d’inceste de la part de mon père. Et même si je ne comprenais pas ce que ça signifiait, ça a fortement questionné mon identité. Je me suis demandée très tôt « mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » Ma chance c’est de l’avoir verbalisé très tôt, d’avoir cherché à me faire aider par des médecins et des psychologues. C’est évidemment un des déclencheurs mais c’est aussi parce que j’avais une construction intellectuelle que je suis passée à l’acte dans le féministe. Ce n’est pas juste « parce que j’ai été victime de violence, j’ai un problème avec les hommes », c’était beaucoup plus complexe que ça.

Quand j’ai découvert des artistes comme Queen Latifah, ça m’a ouvert les yeux. Je m’identifiais à cette liberté, à la façon dont ils parlaient de sexualité, de plaisir féminin… Tout ça m’a permis de comprendre qu’il y avait plein de manières différentes d’être une femme et ça m’a beaucoup nourrie.

Tu as eu ton bac très jeune. À seulement 15 ans, tu as quitté la maison ?

Oui, dès que j’ai eu mon bac, je me suis tout de suite dit que je voulais avoir mon indépendance et mon appartement. Je me suis inscrite à la fac d’anglais et j’ai trouvé un petit appart à côté de la fac à Tours en postulant pour un HLM étudiant. J’ai super bien vécu cette période. Ça fait partie des meilleures années de ma jeunesse. On nous considérait comme des adultes, on nous faisait confiance, on nous disait « si ça t’intéresse, tu viens ». Ça a vraiment été un réel épanouissement intellectuel, plein de rencontres et une grande ouverture sur le monde, notamment à travers les femmes.

Tout d’un coup on m’a parlé de l’histoire du monde avec des femmes dedans ! Je me suis rendue compte qu’aussi bien dans la littérature que j’avais étudiée à l’école que dans l’histoire de France, je n’avais jamais entendu parler de certaines femmes importantes. Je n’avais jamais entendu parler d’Olympe de Gouge par exemple et très vaguement de Simone de Beauvoir, même pendant mes études littéraires. Et j’ai été touchée par leurs histoires, ce qu’elles écrivaient. George Sand, Nathalie Sarraute, les sœurs Brontë, Virginia Woolf…

Et après ces trois ans de licence à Tours tu es partie à New York pour réaliser un mémoire sur la place des femmes dans le rap. Qu’est-ce que t’a apporté cette expérience ?

Ça a été un voyage super enrichissant, aussi bien d’un point de vue professionnel que personnel par rapport à ma sexualité. Là-bas j’ai ressenti un truc assez émancipatoire. New York était une ville très décomplexée sur tous ces sujets et ça m’a fait beaucoup de bien. Je suis revenue à Paris un peu débarrassée de ces questionnements et c’est à partir de ce moment-là que je suis rentrée vraiment dans le féminisme.

Je me souviens d’avoir regardé un colloque télévisé dans lequel Toni Morrison parlait de féminisme et c’est là que je me suis dit « je suis féministe ».

Il y a vraiment un moment où tu t’es dit « je suis féministe » ?

Oui, complètement. Je me souviens d’avoir regardé un colloque télévisé dans lequel Toni Morrison parlait de féminisme et c’est là que je me suis dit « je suis féministe ».

Ça a mis un mot sur ce que j’observais au quotidien depuis des années : une injustice globale et sociale. Par exemple, dans mon groupe de danse hip-hop, des filles portaient des survets en se disant « Comme ça on va pas me faire chier en rentrant de la répétition un peu tard ». Quand j’ai porté plainte après avoir été victime d’inceste, on ne m’a pas crue et on m’a dit que parce que j’étais habillée en mini-jupe : « Ah bah oui mais en même temps si vous êtes habillée comme ça tout le temps… » Et le pire c’est que j’ai culpabilisé…

Donc il y a eu tout d’un coup cette révélation pour le féminisme comme une chance de considérer cette une égalité homme/femmes puisqu’il y a une forme de domination qui est partout même si elle se manifeste de manières différentes.

Se sentir féministe c’est une chose, mais le militantisme en est une autre. Comment as-tu commencé à t’engager plus concrètement ?

J’avais toujours eu une forte conscience politique ou associative. Assez jeune j’avais milité avec un groupe qui s’appelait Ras l’Front, qui militait contre le Front National. C’était mes premières manifs, je devais avoir 14 ou 15 ans. Puis j’étais allée chercher du côté associatif et culturel ; j’étais allée voir les Écologistes, les Jeunes Socialistes… je cherchais un peu mais rien ne me plaisait vraiment. Quand je suis arrivée à Paris, j’ai plus exploré du côté féministe, comme j’avais découvert ce type d’associations aux États-Unis, et Ni Putes ni Soumises venait de se créer. Je suis allée à plusieurs réunions pendant cinq ou six mois.

Puis j’ai découvert Osez le féminisme et j’ai rejoint le mouvement pendant à peu près un an. J’ai participé à des manifs, j’ai fait du tractage… J’en suis partie parce que j’avais du mal avec les connivences avec le PS, et même si je me suis toujours sentie plus ou moins de gauche, là je trouvais le mouvement complètement antiféministe.

J’ai ensuite rejoint La Barbe. Le côté théâtral des actions menées, je trouvais ça génial.

Je trouvais que leur réaction était réactive, scénarisée, parodique et puis le fait de remettre le corps au centre du débat féministe, en plaçant ses seins en étendard, était pertinent.

Tu pensais qu’il fallait aller vers des actions, des formes d’expression plus radicales ?

Oui, je voyais le militantisme classique, très syndicaliste et je me disais « À quoi bon ? » J’étais un peu blasée de ce mécontentement à la française, je trouvais les méthodes un peu dépassées et les résultats pas vraiment concrets. J’avais vu des filles à OLF passer tellement de temps à préparer des manifs – gratuitement bien sûr – à tracter dans le froid, à faire des banderoles, pour qu’à la fin il n’y ait rien… À l’époque, Internet n’était pas ce que c’est aujourd’hui. Il y avait peu de relais médias. C’était hyper ingrat et très chronophage… Et à La Barbe j’avais l’impression qu’il y avait un impact plus fort et je pense que mon côté vaguement artiste se reconnaissait un peu dans ces mises en scène parodiques et déguisées.

Là-bas, j’ai noué des amitiés très fortes. Il y avait, en plus des actions, un côté intello que j’aimais bien. On faisait des réunions où on débattait de sujets pendant des heures. Et puis, à un moment, la question s’est posée de savoir s’il fallait ou non durcir les actions. Et c’est là que j’ai découvert les Femen. Ça correspondait totalement à mon envie d’aller plus loin et de pousser le curseur. La première fois, quand j’ai vu leurs actions devant le domicile de DSK, je me suis dit :« c’est à la fois hyper courageux et très pertinent ». Je trouvais que leur réaction était réactive, scénarisée, parodique et puis le fait de remettre le corps au centre du débat féministe, en plaçant ses seins en étendard, était pertinent. Tout me parlait en fait.

La suite de l’interview dans le numéro 3 de Encore disponible sur clubencore.fr !

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Photos de Pauline Darley pour Encore.

J’avais franchi un pas dans l’activisme et le militantisme, c’est comme si je venais d’atteindre un point de non-retour et en même temps je me sentais complètement libérée d’avoir pu être torse nu dans la rue pour affirmer des convictions, une liberté totale.

Je me suis rendu compte que le militantisme collectif, je ne pouvais plus. J’avais l’impression d’avoir tout expérimenté : l’organisation pyramidale, horizontale…

J’ai la liberté de me greffer où je veux et quand je veux, d’apporter mon aide à celles et ceux qui en ont besoin. Comme ça je me sens plus épanouie et plus utile.

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