3

Hella El Khiari / 27 ans / Tunis
Atelier Flayou
Date de création : Décembre 2015
*
Qu’est-ce que vous vouliez faire petit(e) ?

J’ai toujours, mais toujours eu envie d’être astronome. Astronome mais sans les équations, juste astronome de téléscopes. Celui qui voit en vrai les shiny cieux des fonds d’écran.

Quel métier font vos parents ou dans quel environnement avez-vous grandi ?

Ma mère est medecin, elle gère le sang. Mon père est médecin, il gère les coeurs. Ma mère invente des mots, je tiens ça d’elle. Mon père est poli, je tiens ça de lui. Mon environnement, c’est Mutuelleville à Tunis. Oui à Tunis, Afrique du Nord, il y a un petit coin fleuri « qui s’apellorio » Mutuelleville.

Si vous avez suivi des études, quel a été votre parcours scolaire et qu’avez-vous fait par la suite ?

J’ai été à l’Ecole française ici à Tunis, à Mutuelleville, encore Mutuelleville. J’avais les même livres que ma cousine qui faisait ses études à Courbevoie dans le 92. J’ai suivi une spécialisation scientifique alors que j’ai toujours été nulle en maths. Mais j’ai choisi cette voie parce que vous savez les astronomes, c’est des scientifiques. Mes parents pensaient que j’avais choisi cette voie pour être médecin des gens. Mais je cherchais toujours à être, on va dire naïvement, medecin de l’espace. J’ai eu 11,95 au bac. Le ballon sur la barre de la mention (expression tunisienne intraduisible mais que je traduis quand même).

Pas de master d’astronomie à Mutuelleville.

Je me lance en architecture. L’architecture c’est classe, c’est beau dans les magazines, ça le fait quand on le dit à haute voix.

L’Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme de Tunis. Inspire.

C’est l’école qui a 5 ans mais qui tombe en ruine, qui a une bibliothèque conceptuelle. Si on veut un livre, on tape des doigts sur un guichet sous l’escalier, la tata vient nous filer une liste, on cherche le nom du livre sur la liste. Si on le trouve sur la liste, la tata ébahie se lève et rentre dans une autre salle nous le chercher. Il manque 52 pages, il pue le café. Ludwig Mies van der Rohe n’a pas fière allure.

Du coup je pose ma candidature pour une année d’échange à Paris. Woop Woop ca marche, je vais à Paris pour ma première année de master en architecture. Ma plus zouk, ma plus sweet et ma plus boogiedance des années fac. Des cours de théâtre avec des masques, des cours de bruits dans des forêts, des profs en demie queue de cheval, des étudiant pieds nus qui mangent des fèves, un beau garçon avec une wave dans les cheveux. La Villette. Drope the mic’.

3 ans plus tard, l’architecture me semblait moins belle qu’à l’Ecole et dans les magazines. Les prises électriques, les compte-rendus, personne ne nous avait prévenu. Je n’en veux pas. Du coup j’arrête.

« Fais du design là, t’as la gueule à ça avec tes grosses lunettes ! ».

Du coup je vais faire ça, mais à Montréal. À Montréal, le design c’est le fun, ca parle plus fort qu’à Paris et moins fort qu’à Tunis. Ça joue dans le froid, ça sourit souvent, et ça fait du design joyeux.

Et là j’ai su : Du design joyeux, c’est ça que je veux faire.

Le garçon avec la wave dans les cheveux est encore là 7 ans plus tard. C’est mon french architect husband. Thomas Egoumenides. Lui et moi on se dit que c’est le moment pour nous de faire comme on aime et comme on sait. C’est là qu’on décide de lancer notre atelier explorateur, notre agence de design joÿeux. On l’appelle Flayou. « Flayou » c’est le surnom que les tunisiens donnent à ce petit bonbon à la menthe populaire que tout le monde a dans sa poche. On travaille en slip. On mange des pains au lait. On trouve notre inspiration au marché, dans les acrobaties du chat, dans le fond d’un verre de Boukha.

134

Quelle est votre activité ? Votre ambition ? Votre passion ? Ce truc qui vous fait lever le matin ?

Je suis crazy-about-graphisme. Je n’ai jamais fait d’études dans le domaine, j’aime juste jouer avec mes logiciels jusqu’à bien les connaître et qu’on s’aime mutuellement. Mon ambition c’est de continuer à faire ce que je fais, tout simplement. Travailler avec Johnny sur des objets fous, tordus et intelligents. Collaborer avec d’autres funky people pour créer toujours plus et toujours mieux.

Après, ce qui me fait me lever le matin, c’est mon chat qui se plaint.

Quel a été le déclic pour vous lancer ?

Rien de très précis, un sentiment de fond, une certitude personnelle. Je ne voulais plus louer mon identité à d’autres.

Comment avez-vous démarré ?

Comme tout créatif impatient, de chez nous. On a installé notre atelier à la maison. Notre maison n’est pas juste une maison. Notre maison je l’aime comme une personne. Notre maison a un jardin avec des orangers et des fleurs super bizarres en forme de brosses à chiotte disco. Du coup quand parfois le boulot est dur et qu’on doute, je sors aimer mon jardin et j’y retourne quand ça va mieux.

6
5
Comment a évolué votre activité  jusqu’à aujourd’hui ?

Ça fait seulement 6 mois qu’on s’active, donc l’évolution est encore timide. Nous essayons, avec Thomas, de nous fixer un rythme assez soutenu et espérons lancer un nouvel objet chaque mois. Ce n’est pas les idées qui manquent ! On espère que Flaÿou pourra voyager, s’exporter, nous faire rencontrer de belles personnes, un peu partout. C’est aussi pour ça qu’on fait ce qu’on fait, pour expérimenter le monde et le détourner à notre vison. Chacun de nos objets s’inspire d’un souvenir, d’une chute, d’une aventure. On espère que notre quotidien sera toujours aussi full of sparkling surprises, si c’est le cas, on ne sera jamais à courts de projets.

Quel est votre quotidien ?

Nous n’avons pas de quotidien fixe et organisé. C’est phénoménal, freestyle du visage pâle (attention blind test).

9
2
Depuis le début de l’aventure, qu’elle a été votre plus beau moment ?

Ca va paraître super niais des prairies, mais c’était il y a quelques jours quand Thomas et moi avons présenté notre première collection d’objets devant un public en général et devant ma mère en particulier.  C’est quelque chose de concevoir son joÿeux dans son atelier, mais c’est autre chose de sortir en parler à haute voix devant des inconnus curieux. J’ai adoré ce moment, j’ai adoré les gens, et j’ai adoré le regard de ma maman.

Quelles-ont été les difficultés à surmonter et les moments les plus difficiles ?

Les vieilles mentalités des anciennes générations qui pensent qu’on devrait tous être avocats ou médecins. On ne peut pas leur expliquer les hamacs.

Qu’est ce qui vous inspire ?

Ce qui m’inspire c’est les gens, la ville, les gens dans la ville. Mais pas ceux dans leurs voitures. Eux c’est les pires.

*

A quelle heure vous réveillez-vous le matin ?

Je me réveille quand je le sens. Pas de réveil, pas d’alarme, pas de drame.

A quelle heure rentrez-vous le soir ?

Je rentre bien avant ou bien après les embouteillages des salariés.

Quelle est votre soupape de décompression ?

Ma soupape de décompression c’est mon garçon à la wave, mon mari et collaborateur Thomas, que j’appelle Johnny parce que ça lui va tellement mieux.

Si vous pouviez demander une chose au Président de la République (et l’avoir), quelle serait votre requête ?

Lequel de président de la République déjà ? Le mien, je lui demanderai d’investir tous ces efforts et un max de flous dans la culture et de changer les lois frustrantes contre les jeunes tunisiens ivres de joie. Le vôtre ? Je ne sais pas… De se détendre et d’acheter nos hamacs peut être.

Quel autre métier auriez-vous pu faire ?

J’aurais, obviously, été la plus douée des astronomes.

Un conseil ?

J’en ai donné un il n’y a pas longtemps à mon ami architecte qui étouffe de sa vie professionnelle de salariat.

Mon conseil premier est de ne pas chercher le succés à tout prix. Le succés c’est du business, le business c’est les autres. Chercher LE truc qui n’a jamais été fait ce n’est pas un bon réflexe à mon avis. Les bars à soupes, les bars à cigares, les bars à plantes, les bars à eau… Des bars à rien.

Bref pour se poser les bonnes questions il faut se demander ce qu’on a envie de faire de nos mardis matin. Et le faire.

24